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L‘Opression des Juifs dans L'Europe Orientale
Les Juifs en Roumanie
(1902)
Internet Modern Jewish History
Sourcebook for Central and Eastern Europe
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SOURCE OF MATERIAL |
Lazare, Bernard. L’oppression des juifs dans l’Europe orientale. Les juifs en Roumanie. Paris: Cahiers de la Quinzaine, 1902 |
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NOTES
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HUITIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
BERNARD LAZARE
L‘Opression des Juifs dans L'Europe Orientale
Les Juifs en Roumanie
CAHIERS DE LA QUINZAINE paraissant vingt fois par an PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
INTRODUCTION
Il y a seulement trente-cinq ans que, dans l'Europe occidentale, les Juifs ont été émancipés complètement. Si, la première, en France, l'Assemblée Constituante avait, le 27 septembre 1791, proclamé cette libération et fait un citoyen de l'esclave séculaire, ses droits ne furent définitivement reconnus qu'en 1860 en Angleterre, en 1864 en Allemagne, en 1866 en Italie, — en 1870 à Rome, — et en 1867 en Autriche-Hongrie. La conception théologique du déicide condamné à un éternel servage avait disparu pour faire place à une conception du droit indépendante des catégories religieuses, mais ce n'avait pas été sans résistance et, en Allemagne, par exemple, de 1820 à 185o, on voulait éloigner les Juifs des fonctions de l'État, celui-ci étant considéré comme fondamentalement chrétien.
Dès lors, et par le fait même de cette transformation, l'idée qu'on se faisait du Juif changea. Jusqu'alors, ce que l'Église appelait son obstinatio le mettait en dehors de la cité du Christ; désormais, dans cette Europe moderne qui se constituait sur le principe des nationalités, on le considérera comme un étranger, sans que, pourtant, le point de vue du théologien ait disparu, bien au contraire, mais il n'est plus exposé ouvertement. Si la pensée de la réaction cléricale est la reconstitution de l'État chrétien, elle la dissimule sous un traditionalisme national qui, moins brutalement choquant, est susceptible de rallier un plus grand nombre d'adhérents. Le fait n'en subsiste pas moins, et il apparaît d'une façon manifeste dans l'antisémitisme contemporain. En quoi celui-ci diffère de l'ancien antisémitisme, c'est ce qu'il convient d'examiner brièvement.
Avant l'émancipation, l'antisémitisme était surtout juridique. Les Juifs étaient soumis à une législation issue du droit romain que l'Église avait, en le modifiant, selon les circonstances et la qualité de ceux auxquels on pouvait l'appliquer, imposé primitivement au monde barbare, et dont les nations modernes avaient hérité. D'abord strictement renfermé sur le terrain de la controverse religieuse, l'antisémitisme scripturaire s'était élargi. A mesure que se formait dans les sociétés chrétiennes une classe moyenne
nationale, il était devenu son auxiliaire dans la lutte entreprise quand, dès sa formation, elle était entrée en concurrence avec les Juifs, en partie détenteurs, dans des organisations agricoles, du rôle d'intermédiaires aussi bien que de celui d'artisans. Puis, cet antisémitisme scripturaire qui n'avait fait pendant des siècles que corroborer ou justifier la législation, et, en certains cas, l'avait amenée à préciser certains points de détail, avait à peu près disparu, la victoire étant gagnée. Ses quelques représentants au dix-huitième siècle lui avaient donné pour ainsi dire un caractère historique ou récapitulatif. Les pamphlets se comptent, il n'en paraît plus en France, et le plus haineux de ceux qui se publient en Allemagne, le Judaïsme dévoilé, d'Eisenmenger, fut interdit par l'empereur Léopold II, sans qu'aucune protestation se produisît. Du reste, depuis le seizième siècle, depuis Reuchlin combattant contre les dominicains, les Juifs avaient trouvé des défenseurs, des apologistes même, et le mouvement qui devait aboutir, à la veille de la Révolution, aux écrits de Mirabeau et de Grégoire en faveur de l'émancipation des Juifs, avait eu de nombreux initiateurs.
Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, l'antisémitisme doctrinaire se réveilla. Le Juif libéré devint, pour l'Église le symbole de sa défaite, elle affecta de l'en tenir pour responsable, alors que son rôle dans la bataille avait été nul, et c'est par lui, qu'à plusieurs reprises, elle entama la lutte contre l'État laïque. A dater de ce moment, l'antisémitisme a un but: faire revivre, en l'adaptant aux nécessités présentes, l'ancienne législation restrictive contre les Juifs. Si ceux qui le professent nient être poussés par un sentiment d'hostilité envers la foi juive, et s'il est vrai , que désormais les causes religieuses sont subordonnées aux causes économiques, alors qu'elles les dominaient jadis, seules ces causes religieuses, en ravivant la force encore vivace des préjugés vieux de deux mille ans, peuvent exaspérer les raisons tirées de la concurrence ou du protectionnisme chauvin. Seules, elles seraient capables de faire aboutir l'antisémitisme théorique en le traduisant en loi. L'Europe occidentale verra-t-elle un tel recul ? Il est incontestable qu'elle y tend et, en 1901, on a vu la Diète bavaroise adopter par 77 voix contre 5i la proposition d'un député du centre catholique, limitant le nombre des juges Israélites en Bavière. C'est là un fait isolé, ce n'en est pas moins un symptôme, et nous avons sous les yeux l'exemple de ce que peut produire le système quand il est rigoureusement appliqué. Dans deux pays de l'Europe orientale, le droit en est encore à ce stade de son développement où on ne le sépare pas d'une religion déterminée;
dans deux pays, le Juif est placé encore sous le régime des lois d'exception: ce sont la Russie et la Roumanie. Dans le premier, il est vrai, la liberté n'est pas, et le droit est nié tous les jours; dans le second, la liberté est inscrite dans la Constitution avec le droit pour tous, sans distinction de croyances, et c'est à l'aide d'un artifice que le Juif est frappé. C'est dans ces deux pays que je veux montrer la condition des Israélites, leur état économique, tel que Font amené leurs coutumes religieuses, leur vie sociale et la situation juridique où ils ont été et sont toujours placés. J'examinerai ensuite les solutions à apporter et s'il en est qui soient indépendantes des changements à opérer dans l'état politique et économique de ces pays mêmes.
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Il y a toute une littérature polémique sur la Question juive en Roumanie et la bibliographie en serait très longue à établir. Je me borne à renvoyer le lecteur à quelques ouvrages fondamentaux, historiques ou juridiques, et à quelques récentes études. La législation roumaine contre les Juifs a été classée par Edmond Sincerus: Les Juifs en Roumanie (Londres, Macmillan and Co, 1901), elle a été étudiée par Bluntschli: Der Staat Rumaenien und das Rechtsverhaeltniss der Juden in Rumaenien (Berlin, 1879). L'histoire des Juifs roumains a été excellemment résumée par le docteur E. Scirwarzfeld dans deux articles publiés par l'American Jewish Yearbook, 1901-1902 (Philadelphie, 1901). On peut aussi consulter le travail de M. J. Plotke: Les Juifs roumains sous le prince et roi Charles (une traduction française en a été publiée par l'Aurore, octobre-novembre 1901) et le Mémoire de l'Association générale des Israélites indigènes, présenté a S. M. le Roi, au Gouvernement et au Parlement, en avril 1893 (une traduction française a paru dans le Siècle des 11, 15 et 16 mars 1901).
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LES JUIFS EN ROUMANIE
Le sentiment antisémite en Roumanie se fondant en partie sur la théorie que le Juif est un nouveau venu au milieu des descendants des Daces, il est bon d'exposer préalablement l'histoire des communautés juives dans les principautés de Moldavie et de Valachie. Cela, non dans le but de rechercher ce qui dans la pensée des nationalistes serait «un titre de noblesse”, mais seulement pour montrer comment ces groupements ont pu participer au développement économique du pays dans lequel ils étaient fixés.
La légende raconte que les Juifs vinrent en Dacie aux temps mythiques de Décébale, sous Domitien. En réalité, comme, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, des colonies Israélites s'étaient établies sur les bords de la mer Noire, quelques individus purent venir jusqu'au Danube, de même qu'il en vint au huitième siècle, après la conversion des Khazares. Sous la domination des princes galiciens, les anciennes villes de Berlad et de Galatz accueillirent des Juifs, mais il n'y eut une pénétration réelle qu'au treizième siècle, sous le règne de Radu Negru (Rodolphe le Noir), et surtout au quatorzième siècle, sous Vladislav Basarab, lorsque les Juifs, chassés de Hongrie par Louis le Grand, se réfugièrent dans l'hospitalière Pologne, et en Valachie.
Au moment de la fondation de la principauté de Moldavie (1848), ils habitaient déjà certaines localités, d'autres affluèrent à ce moment-là, et sous Roman Ier (1391) et Alexandre le Bon (1401) ils obtinrent d'assez nombreux privilèges. Leur histoire, comme celle de leurs frères de Valachie, est fort obscure, elle est marquée par quelques massacres et quelques persécutions, comme celles qu'ils subirent — en même temps que les Tziganes, les Turcs et les Payens — sous le règne de Vlad l'empaleur (1456), en Valachie. Les princes moldaves les traitèrent avec plus de bienveillance, notamment Étienne le Grand (1457), qui, de ses incursions en Pologne, ramena un grand nombre de prisonniers juifs qu'il établit en Moldavie. C'est d'ailleurs par la Pologne qu'arriva la plus grande partie des Juifs, au seizième siècle, par exemple, et surtout au dix-septième, au moment où l'insurrection des cosaques de Chmielnitzky et les tueries qui la signalèrent bouleversaient et dispersaient les communautés juives. Une partie, il est vrai, retourna en Pologne quand Timush, fils de Chmielnitzky, vint en Moldavie, jusque sous les murs de Jassy (1652). Sur cette terre moldo-valaque ce fut un va-et-vient constant de Juifs, favorisés ou maltraités, appelés ou chassés; soit qu'on essayât de les convertir, comme Mathieu Basabab le tenta en Valachie (1633), en accordant des dignités à ceux qui embrassaient le christianisme, soit qu'on étendît leurs droits comme le fit Constantin Brancovan (1689). Au commencement du dix-huitième siècle, ils sont dans un grand nombre de villes, et les boïards moldaves les appellent pour fonder des bourgs sur les territoires dépeuplés, faisant avec eux des contrats par lesquels, en échange de privilèges et sous peine d'un onéreux dédit en cas de non exécution, les Juifs s'engagent à amener dans les nouveaux bourgs un nombre déterminé de familles. Ils sont, dès lors, commerçants intermédiaires entre les pays ottomans, la Pologne et la Russie, et une classe d'artisans assez importante s'est constituée.
C'est seulement en ce temps qu'on voit naître une littérature antisémitique, purement théologique et fondée sur le préjugé religieux. Comme il n'existe aucune industrie, aucun commerce, aucun art nationaux, les raisons économiques sont nulles; elles ne pourraient naître que dans les villages si, auprès du paysan, les Juifs venaient concurrencer les grands propriétaires terriens; mais, déjà, on ne les laisse pas s'établir hors des villes. Ce n'est donc pas le Juif trafiquant qu'attaquent les pamphlets, c'est encore le déicide, celui auquel une vieille superstition eucharistique, vivante encore parmi les peuples chrétiens les plus civilisés, imputa l'usage du sang chrétien dans des cérémonies rituelles. Ces accusations de meurtres d'enfants, se multipliant en raison du fanatisme ambiant, se produisirent avec fréquence dans les premières années du dix-neuvième siècle, quand la Roumanie tomba sous la domination des princes phanariotes. Ce fut à tel point, qu'en Valachie, Constantin Ypsilanti (1804) adressa un rescrit au métropolite lui demandant une encyclique qui déclarât fausses ces imputations; démarche vaine, puisqu'elles avaient leur source dans la propagande faite par le clergé lui-même.
Les Juifs subirent 4ès lors le contre-coup de tous les événements qui eurent les Principautés pour théâtre.
Pendant l'occupation russe, les artisans et commerçants furent frappés de taxes spéciales et quand, en 1812, les Kalmouks entrèrent à Bucarest, ils saccagèrent principalement le quartier juif, massacrant les enfants qu'ils portaient en trophée aux pointes de leurs lances. En 1821, le chef de l'Hétairie amicale, Alexandre Ypsilanti, fomentant l'insurrection contre le Turc, après avoir franchi le Pruth avec Georges Cantacuzène et une petite armée, lança un appel aux Daces, déclarant qu'il ne voulait que traverser la Moldo-Valachie pour aller en Grèce. Les boïars et les paysans roumains, opprimés par les phanariotes, ne bougèrent pas, et laissèrent les trois pachas de Viddin, de Silistrie et de Braïla battre Ypsilanti et le repousser en Autriche. Mais les Hétairistes ne crurent pouvoir mieux faire, pour préluder à la libération de la Grèce, que de massacrer les Juifs. Guidés par les moines grecs de Moldavie, ils vengèrent leur défaite sur un troupeau désarmé dont le sang coula à flots. Avec le rétablissement des princes indigènes, la situation des Juifs s'améliora, soit pendant les règnes qui s'écoulèrent sous le protectorat russe, soit même dans les premiers temps de la campagne d'union entre la Valachie et la Moldavie. Si d'une part, en 1848, quelques mesures étaient prises contre les Israélites, d'autre part, en cette même année 1848, le comité de régénération roumaine inscrivait dans son programme l'émancipation des Israélites et l'égalité des droits politiques pour les citoyens de toutes les religions. Les Juifs vivaient tranquilles et, sauf l'émeute de Galatz en avril 1859, provoquée par une fausse accusation de meurtre rituel — les accusés arrêtés furent tous relâchés et leur innocence démontrée — leur existence au milieu du peuple ne fut pas troublée. Ce n'est qu'après l'union et sous le règne du prince Charles de Hohenzollern que les persécutions recommencent. Elles ont dès lors une allure nettement sociale et politique et les causes religieuses n'interviennent plus que faiblement. Nous allons exposer leur caractère avant et après le traité de Berlin, qui prétendit régler la question juive en Roumanie, question que les excès roumains avaient eux-mêmes posée devant l'Europe; mais avant, il est indispensable de jeter un coup d'œil sur l'état économique des Principautés.
Au dix-neuvième siècle, quand elles passèrent sous le protectorat de la Russie, elles avaient un régime purement féodal. Une classe de grands propriétaires terriens, les boïars, roumains ou roumanisés, et parmi eux des Grecs venus avec les princes phanariotes, —ils étaient en tout soixante-quinze en Valachie, trois cents en Moldavie, — exempte de toutes les charges, avait seule
le droit d'occuper les hautes fonctions de l'État. Au-dessous, une petite noblesse grossière, exerçant les emplois publics subalternes, ou vivant du sol; à côté, un clergé de moines, de moines grecs, possédant un cinquième de la terre roumaine; en bas, la masse des paysans, serfs de la glèbe, exploités par les propriétaires ou leurs fermiers, opprimés par les collecteurs de taxes, payant seuls l'impôt et mourant de faim pour le payer; plus bas encore, les tziganes esclaves des boïars. La classe moyenne, pas plus que la classe ouvrière, n'existait. Le commerce était détenu par les Grecs, les Arméniens et quelques Juifs; les petits industriels et les artisans étaient presque uniquement composés de Hongrois, de Serbes, de Bulgares et de Juifs. Les Serbes, les Bulgares et les Hongrois étaient surtout en Valachie, les Juifs, en Moldavie.
Pendant le protectorat russe, Pétât économique ne changea guère. Si le Règlement Organique, en i83i, établit une organisation judiciaire, une comptabilité régulière, et créa à peu près l'instruction publique, il ne modifia pas la constitution oligarchique du pays;
les impôts continuèrent à ne frapper que les paysans, et les boïars conservèrent tous leurs privilèges. L'étendue de la parcelle de terre que le propriétaire devait mettre à la disposition de ses serfs fut même réduite;
au lieu de vingt-quatre hectares, ceux de la première catégorie n'eurent plus droit qu'à six.[1] Incapable d'élever, faute de prairies, le bétail qui avait été jusque-là sa ressource, l'agriculteur s'appauvrit encore, alors que les détenteurs du sol s'enrichissaient en trafiquant de leurs céréales, au moment où le traité d'Andrinople ouvrait la mer Noire au commerce international, et en ensemençant les jachères et les terrains qu'ils avaient repris sur les paysans. Mais pendant ces années-là, grâce aux lois qui créèrent des écoles primaires et des écoles secondaires du premier degré, toutes gratuites, une classe intellectuelle se forma qui, complètement séparée par sa culture de la masse de la nation, constitua le noyau de politiciens et de fonctionnaires destinés à gouverner la Roumanie. Sans rapports et sans affinité avec le peuple, acquérant uniquement son instruction supérieure à l'étranger, cette classe n'eut bientôt aucun point de contact avec ceux qu'elle était appelée à représenter; elle suivit les fluctuations de l'idéologie européenne et ne se soucia jamais de la mettre d'accord avec la réalité des faits économiques qui régissaient la Moldo-Valachie.
La situation ne changea guère après l'émancipation des paysans en 1864. De ce jour, au contraire, le problème agraire se posa plus redoutable que jamais, car il se compliqua d'un problème commercial et industriel. De la recherche de leurs solutions sortit un violent antisémitisme en même temps que fut élaboré tout un système de lois xénophobes et protectrices comme, sans doute, aucune nation européenne n'en connaît.
La loi rurale émancipa le paysan roumain,[2] Dès sa mise en vigueur, en 1865, elle attribua à 400.000 individus deux millions d'hectares; mais elle fut incapable d'une part d'empêcher le morcellement fatal, d'autre part de mettre entre les mains de ces petits possesseurs les moyens d'exploiter leur lopin de terre. Ne pouvant tirer parti du sol, le paysan tendit à l'aliéner et à redevenir l'esclave du gros propriétaire; se multipliant, il vit sa parcelle se rétrécir, et tendit à se transformer en ouvrier agricole. Comment le gouvernement roumain remédia-t-il à ces deux phénomènes? Il interdit d'abord, dès 1866, les contrats de vente et de location et inscrivit dans la Constitution de 1884 que la propriété des paysans serait inaliénable jusqu'en 1916;
puis il procéda à des distributions détournées de terres prises sur ses domaines,[3] Mais il ne put empêcher le paysan de s'obérer en empruntant pour se procurer le moyen de cultiver et de produire.
La classe moyenne, industrielle et commerçante, ne se constitua qu'avec une extrême lenteur: elle existe à peine aujourd'hui. La jeunesse roumaine ne contribua pas à sa formation. Sortie presque tout entière de la petite noblesse, entrée récemment en possession d'un bagage d'idées démocratiques sans fondement réel, elle n'avait pas abandonné les préjugés ancestraux. Pour elle, le travail, quel qu'il fût, était vil, et sa conception n'allait pas au delà de la conception d'une société agricole, dans laquelle les propriétaires seraient flanqués d'une importante armée de fonctionnaires nourris, eux aussi, par le producteur. Elle se réalisa à tel point qu'il y a aujourd'hui en Roumanie 23.371 fonctionnaires touchant 63.060.991 francs sur un budget de 240 millions. Soutenus par les politiciens dont ils sont les meilleurs agents, ils aident à maintenir le paysan dans sa condition précaire et, s'ils servent d'autres intérêts, ce sont ceux de l'intime catégorie commerçante et industrielle qui s'est formée lentement.[4]
Cependant, il existe en Roumanie une classe petite-bourgeoise et un prolétariat d'artisans; mais ils sont composés principalement d'étrangers et de Juifs, venus petit à petit, au fur et à mesure que les besoins se produisaient, et que le travail national était incapable de les satisfaire. Ce sont les Roumains, eux-mêmes, qui appelèrent ces Juifs et ces étrangers, et la lutte qu'ils soutiennent aujourd'hui contre eux provient de l'impossibilité où ils sont d'accorder leur chauvinisme, né des luttes pour l'indépendance et la liberté, avec les nécessités économiques et avec l'idéologie libérale qu'ils ont empruntée à des nations dont le développement économique a dépassé depuis longtemps le stade où se trouve la Roumanie. En 1848 le comité réformiste de Valachie, ainsi que les libéraux moldaves, demandaient une constitution républicaine et l'émancipation des Juifs; le parti démocrate, en Moldavie surtout, est aujourd'hui le grand promoteur du mouvement xénophobe, protectionniste et antisémite. Pourquoi? Parce que, depuis 1848, une infime bourgeoisie est née, composant en partie ce deuxième collège électoral dont le fonctionnaire et le député «ciocoi» (démocrates) ont besoin, et qu'à peine née, elle a demandé à être débarrassée de la concurrence étrangère et juive. Et, dans ce pays fonctionnarisé, la lutte prit une forme curieuse: elle en arriva petit à petit à faire considérer comme fonctions publiques l'exercice de la plupart des commerces et des industries, en commençant, comme nous le verrons, par les régies des tabacs et des boissons, pour unir par la droguerie 'et l'épicerie. La protection ouvrière fut aussi établie, pour satisfaire la minorité d'artisans roumains, et peut-être pour réserver un débouché au paysan, qu'il faut parvenir à urbaniser en partie, si on ne veut pas être acculé à une jacquerie redoutable.
Voyons maintenant ce que sont les Juifs en Roumanie, de quelle façon ils se sont comportés dans ce pays en formation, et comment on a réagi contre eux.
On a, pour les besoins de la polémique, tour à tour augmenté ou réduit le nombre actuel des Juifs en Moldo-Valachie; pour les mêmes besoins, on a discuté sur leur origine. D'une part, on évaluait la population juive à 600.000 âmes dans un pays de six millions d'habitants et on affectait de craindre qu'elle absorbât les Roumains moins bien doués pour lutter avantageusement sur le terrain économique; en même temps, on déclarait que cette dixième partie des habitants de la Roumanie n'était pas un élément indigène, mais, au contraire, un élément envahisseur. D'autre part, on avait une tendance à ramener la totalité des Israélites à 200.000, et on les présentait tous comme autochtones ou, du moins, établis depuis un temps immémorial.
Nous avons montré que, si loin qu'on remontât dans l'histoire de la Dacie et des Principautés, on trouvait des communautés juives organisées; nous avons fait voir aussi que, par suite de l'état de guerre à peu près permanent qui avait régné dans les régions danubiennes, un va-et-vient incessant de peuples, parmi lesquels les Juifs, s'était produit à travers des frontières, dont la limitation était variable. Lorsque l'état de guerre ne justifia plus ce flux et ce reflux d'hommes, un courant permanent d'invasion ne continua pas moins, composé de Hongrois, de Serbes, de Bulgares, d'Arméniens, de Grecs et de Juifs, venant en Roumanie prendre la place des classes indigènes qui n'avaient pu se former. A partir de 1866, moment où recommença la persécution contre les Juifs et où elle se systématisa, l'émigration Israélite s'arrêta ou, du moins, elle devint insignifiante, individuelle. D'ailleurs, la situation du pays l'obligeait à se ralentir; la population avait augmenté par elle-même et par l’assimilation des éléments bulgares et serbes qui, grâce à la communauté de religion, avaient été rapidement absorbés, et des émigrants n'avaient plus de places à prendre. Or, déjà, une statistique donnait, en Moldavie seulement, pour 1775 et 1793, 4.000 contribuables juifs, représentant un minimum de vingt-cinq mille âmes. Le dernier recensement officiel, celui de 1899, accuse pour la Moldavie et la Valachie 269.015 Juifs[5]. Si l'on veut calculer l'accroissement normal en cent ans d'une population très prolifique de plus de 25.ooo individus — car il existait de nombreux Juifs en Valachie —, on verra que, même en tenant compte du fait que la Bessarabie, où ils étaient en assez grand nombre, fut annexée en 1812 à la Russie, l'envahissement des Juifs étrangers, hongrois ou galiciens, fut moins sérieux qu'on ne F a dit. 11 fut cependant réel et inévitable, les villes roumaines et les campagnes faisant sans cesse appel à la production et au travail étrangers.
Il y a donc 269.000 Juifs en Roumanie. Que leur reproche-t-on? Les griefs que l'on a contre eux sont-ils justifiés ? Nous venons de répondre au premier, celui qui dit: les Juifs sont nouveaux venus en Roumanie. Depuis quarante ans, l'immigration s'est arrêtée, la génération juive actuelle est, en majorité immense, née sur le sol roumain, et elle a été à tel point considérée comme roumaine, qu'elle a été soumise au service militaire; de plus, le pays a bénéficié jusqu'à ce jour de son activité commerciale ou productrice. Nous reviendrons sur ce point, quand nous exposerons la législation contre les étrangers, car là est la clé de la question juive en Roumanie.
Quels sont les autres reproches, qui, d'ailleurs, dérivent tous du premier ? Les Juifs n'ont, dit-on, ni relation historique, ni relation morale avec le pays. Ils ont d'autres mœurs dues à leur religion différente, et ils ne veulent pas s'assimiler en apprenant la langue de ceux au milieu desquels ils vivent et en se conformant à leurs coutumes. Après qu'eut prévalu le principe de la roumanisation des Juifs par l'école, on les accusa d'être plus avides de s'instruire que les Roumains;[6] mais ce grief, en contradiction avec le précédent, ne fit pas disparaître cette prévention que te Juif était inassimilable.[7]
Les Juifs, dit-on encore, ont accaparé l'activité commerciale. Ceci est vrai, non seulement de certains Juifs, mais encore des étrangers; toutefois ils n'ont point accaparé au sens du mot, ils ont occupé une place sociale que les autochtones ne pouvaient pas remplir, au grand préjudice de la Roumanie même. Ils intoxiquent le paysan, affirmait-on jadis; la loi sur les boissons a réduit à néant cette accusation; elle a prouvé que le paysan était intoxiqué par l'alcool, indépendamment du cabaretier qui le lui vendait. En Valachie d'ailleurs, où jamais les Juifs n'avaient été débitants, l'alcoolisme produisait les mêmes ravages qu'en Moldavie, et ils n'ont pas diminué depuis que d'honnêtes électeurs orthodoxes remplissent ces fonctions. Ils réduisent les Roumains à la misère par l'usure, assure-t-on encore. L'usure est une des causes qui ont rendu misérable le paysan, mais ce n'est pas la seule cause et, en tout cas, ce n'est pas la cause première; l'usure est fatalement amenée par la constitution agricole du pays, par la façon dont la propriété paysanne a été formée, par la mauvaise organisation du crédit, par les circonstances qui ont mis le paysan en possession du sol, sans lui donner les moyens de le faire valoir. Qu'un certain nombre de Juifs se soient livrés au prêt d'argent, c'est indéniable, l'usure n'est pas un monopole chrétien.[8] Dans les campagnes de Moldavie et de Valachie, usurier juif fit concurrence à l'usurier grec et à l'usurier arménien, mais son usure fut comparativement bénigne, car il ne pouvait s'emparer du gage sur lequel il prêtait, et il avait intérêt à ménager son emprunteur. En fait, si les biens du paysan sont désormais engagés, ils le sont à la Banque hypothécaire roumaine et au Crédit agricole, où les conditions ne peuvent être que dures, étant donné que, en 1899, la Banque nationale élevait à 10% le taux de son escompte. Au surplus, ces usuriers juifs, quelle que soit leur action, ne sont qu'une infime fraction; il suffît d'examiner la réelle situation économique des Israélites roumains pour s'en convaincre.
Les Juifs forment avec les étrangers la majorité des commerçants, et des artisans: les deux tiers environ, et dans certaines localités de Moldavie, ils sont 90 %. Si l'on met à part quelques gros commerçants et industriels et une minorité appartenant à la bourgeoisie moyenne, ils exercent tous les métiers: tapissiers, tailleurs, cordonniers, ferblantiers, ébénistes, maçons, couvreurs, forgerons, tourneurs, cochers, commissionnaires, porteurs d'eau, portefaix, vidangeurs, ouvriers dans les ports, déchargeurs de navires, ouvriers de fabrique, etc. C'est une population à peu près complètement urbaine, puisque le recensement de 1899 accuse, sur 269.000 Juifs, 190.000 habitants des villes dites urbaines, par opposition aux villes, bourgades et bourgs dits ruraux, grâce à un artifice dont le but était de chasser les Juifs des villages. En considérant que quelques-uns de ces gros bourgs ont encore une population juive qu'on n'a pu totalement éliminer, on voit que l'immense majorité des Israélites est urbanisée. Cette concentration dans les cités, obtenue" par un refoulement systématique, a eu pour conséquence un appauvrissement et une prolétarisation des refoulés. Les lois restrictives, depuis 1872, ont précipité cette prolétarisation et créé une catégorie de plus en plus grande de sans-travail. Prenons deux villes moyennes: à Bacau, sur 7.924 Juifs, dont 4.658 enfants, il y a mille artisans. Le reste est composé de pauvres et de petits commerçants. A Roman, sur 1.378 chefs de famille, 348 sont artisans, sans compter les compagnons; le surplus de la population juive est formé de petits commerçants et de pauvres comme à Bacau, comme dans toutes les villes de Roumanie. Depuis quinze ans, le nombre des malheureux s'est accru encore. Les colporteurs ont été ruinés par la loi sur le commerce ambulant et les ouvriers juifs, ne faisant aucun progrès dans leurs métiers, écartés qu'ils sont des écoles professionnelles, n'ont pu soutenir la concurrence des ouvriers allemands, dont l'afflux en Roumanie a été si considérable. A ces causes de décadence économique, il faut joindre les persécutions proprement dites, les vexations et enfin tout le système de la législation. Nous allons les exposer successivement et nous verrons alors nettement l'état présent des Juifs roumains.
Si, pendant le premier quart du dix-neuvième siècle, les Juifs avaient souffert dans les Principautés, on peut dire que ce n'avait pas été du fait des habitants; ils avaient été les victimes de toutes les interventions extérieures, victimes des guerres ou des troubles suscités par les Grecs, les Turcs ou les Russes, et dont la Moldo-Valachie était le théâtre. Le boïar, ayant besoin du Juif comme intermédiaire, le protégeait, surtout en Valachie, et le paysan, sauf quand il était ameuté par les moines, vivait en bonne intelligence avec lui. Quand le pays retrouva la tranquillité sous le protectorat russe, la situation des Israélites s'améliora; elle ne redevint mauvaise qu'après l'élection de Couza, en 1859, comme chef des Principautés Unies. Lorsque commencèrent les réelles compétitions politiciennes, les partis se battirent sur le dos des Juifs. Les libéraux théoriques demandèrent leur émancipation en escomptant l'appui de cette masse électorale future;
les démocrates, soutenus par la petite bourgeoisie naissante, exigèrent de nouvelles limitations de leurs droits. Le règne de Hohenzollern amena les violences et les mesures restrictives.
Les premières éclatèrent dès l'avènement au trône du «prince étranger» demandé par tous les partis. Elles furent la conséquence des efforts du premier ministre Bratiano pour émanciper les Israélites en introduisant à cet effet un article dans le projet de constitution qu'il soumettait au Parlement. Cet article, imposé par Jean Bratiano et Rosetti à leurs collègues conservateurs du cabinet Catargi, disait: “la confession religieuse n'est pas un obstacle à la naturalisation en Roumanie. En ce qui concerne les Israélites, une loi spéciale régularisera leur admission à la naturalisation et par conséquent aux droits civils”. Quand il vint en discussion devant la Chambre, la petite bourgeoisie moldave protesta avec violence par l'organe de ses représentants. Pour peser sur les députés, le directeur d'une feuille démocrate-antisémite, César Bolliac, ameuta la foule; les maisons juives furent saccagées, la synagogue de Bucarest démolie, les Israélites maltraités. Devant l'émeute le ministère eut peur, il retira son projet, et fit voter l'article 7 de la Constitution qui déclarait que seuls les chrétiens pouvaient devenir citoyens roumains. Un an après, le véritable chef du ministère Kretsoulesco, Jean Bratiano, qui avait inscrit dans le programme réformiste de 1848 l'émancipation des Juifs, et avait essayé en 1866 de la faire consacrer par la Constitution, Jean Bratiano, pour acheter en 1867 les votes des Moldaves et faire passer son projet de réorganisation militaire, prit des mesures contre les Juifs. Il remit en vigueur l'article 5o du Règlement Organique et les circulaires qui leur interdisaient de demeurer dans les communes rurales, d'affermer des propriétés, et de se faire aubergistes ou cabaretiers. En même temps, il laissa se produire les graves émeutes de Jassy, se bornant, devant les protestations des Puissances, à répudier les persécutions religieuses par une déclaration gouvernementale toute platonique. La police, les troupes, les agents civils ne s'y trompèrent pas: partout les Juifs furent arrêtés comme vagabonds, chassés des villages, expulsés et repoussés avec une brutalité telle, qu'à Galatz, les soldats roumains jetèrent dans le Danube dix-huit malheureux Israélites, dont deux furent noyés.
Ce crime fit sensation, les consuls étrangers remirent une note au préfet de Jassy pour protester contre une aussi odieuse barbarie. Une interpellation eut lieu au Parlement anglais: lord Strafford demanda au gouvernement de la Reine d'intervenir. Après ces manifestations, il y eut un arrêt dans les persécutions, mais il fut court; la question juive devait exister dans l'intérêt des politiciens, on ne la laissa pas oublier. Dès les débuts de 1868, des troubles antisémites éclatèrent à Berlad, à Calarash et à Galatz, tandis que trente et un députés appartenant à la fraction libérale indépendante proposaient de chasser les Juifs des communes rurales et de ne les laisser s'établir dans les communes urbaines qu'avec l'assentiment des conseils municipaux. Cette motion fut suivie de nouvelles émeutes qui vinrent à point, comme pour en montrer la nécessité. A Bacau, le cimetière Israélite lut profané et cinq cents familles furent chassées après qu'on eut incendié leurs maisons (avril 1868). De nouveau, les consuls européens protestèrent contre les atrocités des Roumains; une nouvelle interpellation fut déposée à la Chambre des Lords. Lord Stanley répondit, blâmant une «telle série d'actes oppressifs qui se sont perpétrés sans aucun motif raisonnable ou même reconnaissable». Devant cette réprobation, le cabinet roumain envoya une note aux Puissances, s'engageant à résoudre la question juive, “à l'honneur de notre siècle, disait-il, et sans que les intérêts nationaux soient lésés».
Une période de calme suivit, les démocrates redoutaient les interventions étrangères et la consigne fut donnée par eux: plus d'éclats publics, plus d'émeutes; on se borna à des mesures administratives vexatoires. Cependant, pendant l'été de 1870, les troubles recommencèrent. A Bacau, Tecuci, Botoshani, les maisons et les magasins juifs furent démolis et pillés, leurs propriétaires frappés et blessés; en 1871 et en 1872, d'autres villes furent agitées delà même façon, avec une aggravation toutefois: à Cahui et à Vilcin, les représentants de la civilisation roumaine violèrent les femmes et les jeunes filles juives. L'Europe, alors plus prompte à s'émouvoir, soucieuse encore d'hypocrisie libérale et justicière, intervint à nouveau. Des interpellations eurent lieu au Reichstag allemand, à la Chambre des Communes anglaises, au Parlement hollandais; le Gouvernement américain demanda à la France d'agir, et ta Turquie, suzeraine des Principautés, engagea le cabinet roumain à remédier à un tel état de choses. En même temps un mouvement d'émigration se produisit parmi les persécutés, elles ministres du prince Charles, effrayés des conséquences possibles d'une exode de malheureux, réduits à fuir, en s'en remettant pour vivre à la charité publique, prirent des mesures dont la conséquence fut quelques années de paix relative, jusqu'à la fin de 1876.
Au commencement de 1877, la chasse aux Juifs recommença; seules la guerre russo-turque et la participation de l'armée roumaine à la campagne P arrêta.
Après la défaite de la Turquie, après la capitulation de Plewna, l'occupation d'Antivari par les Monténégrins et d'Adlich par les Serbes, après le traité de San Stefano, les Puissances agirent. Soucieuses de sauver l'empire ottoman en sauvegardant leurs intérêts compromis par l'ambition slave, elles réunirent à Berlin, sur l'instigation de l'Angleterre, un congrès pour réformer le pacte de San Stefano et régler la situation des principautés balkaniques et danubiennes.
Le congrès s'ouvrit le i3 juin 1878; de ses délibérations sortit l'indépendance de la Roumanie et son érection en royaume; mais la question juive avait trop souvent agité les parlements pour qu'elle ne fût pas posée devant les plénipotentiaires européens. Elle le fut, et les Puissances ne reconnurent l'indépendance de la Roumanie que sous la réserve de la modification de l'article 7 de la Constitution,[9] L'article 44 du traité du 13 juillet 1878 disait: “En Roumanie, la distinction des croyances religieuses et des confessions ne pourra être opposée à personne comme un motif d'exclusion ou d'incapacité en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, l'admission aux emplois publics, fonctions et honneurs, ou l'exercice des différentes professions et industries, dans quelque localité que ce soit. La liberté et la pratique extérieure de tous les cultes seront assurées à tous les ressortissants de l'État roumain aussi bien qu'aux étrangers et aucune entrave ne sera apportée soit à leurs rapports avec leurs chefs spirituels, soit à l'organisation hiérarchique des différentes communions. Les nationaux de toutes les puissances, commerçants ou autres, seront traités en Roumanie sans distinction de religion, sur le pied d'une parfaite égalité.»
Après la promulgation de cet article, les Juifs roumains purent se croire libres. Ils se trompaient; ils étaient simplement appelés à subir un système nouveau et détourné de persécutions, qui devait peser sur eux plus durement que jamais. En annonçant au prince Charles les décisions du congrès, Bratiano et Cogalniceano disaient que: “la signification de cette décision ne souffrait aucune équivoque: les droits de citoyens devaient être accordés aux Juifs.» Aussitôt les patriotes roumains profitèrent de l'émotion chauvine produite sur un peuple vainqueur, qui connaissait pour la première ibis l'orgueil de la gloire militaire, par la perte d'une province — la Bessarabie laissée à la Russie — et l'agitation commença. Tandis que le gouvernement faisait annoncer son intention d'observer les conditions du traité et que le Sénat et la Chambre l'approuvaient, il essayait d'éluder l'article 44. Il voulait satisfaire les opposants moldaves qui semblaient décidés à aller jusqu'à l'émeute afin “d'empêcher la Roumanie d'être absorbée par les Juifs”. Des émissaires furent envoyés auprès des Puissances pour les amener à trouver suffisante “l'assurance donnée qu'on exécuterait plus tard la clause du traité de Berlin”. Les cabinets européens refusèrent de se contenter de cette promesse; ils exigèrent, avant de reconnaître la Roumanie, que celle-ci se prononçât, définitivement et dans le sens indiqué, sur la question.
Pour gagner du temps, le ministère roumain fit examiner à quels Juifs seraient conférés les droits de citoyens. Il demandait si on devait accorder “la naturalisation à tous les Juifs, ou à certaines catégories, ou à chacun individuellement, et si la reconnaissance devait avoir lieu par la voie administrative ou par des actes législatifs”. L'Angleterre, la France et l'Allemagne protestèrent, d'autant que le délégué roumain, l'ancien démocrate émancipateur Rosetti, considérait les Juifs comme étrangers. Le prince Charles intervint alors. Il demanda au métropolite de Jassy de prêcher la tolérance — ce qui montre bien, malgré les dénégations ultérieures, que les raisons religieuses de l'antisémitisme existaient toujours[10] — et, à l'instigation d'un des rares conservateurs moldaves qui fut libéral, M. Pierre Carp, il proposa au conseil des ministres la solution suivante: 1° Rayer l'article restrictif de la Constitution; 2° Accorder le droit de citoyen aux Juifs qui sont nés dans le pays — notamment si leurs parents eux-mêmes y sont déjà nés — et qui n'ont jamais joui d'une protection étrangère. Cela aux conditions suivantes: a) Accomplir le service militaire; b) Payer l'impôt personnel; c) Avoir fréquenté une école roumaine; d) Exercer un métier dans le pays, etc. Cet effort du prince fut nul. Tandis qu'en effet M. Stourdza, ministre des finances, négociait dans ce sens, la commission d'initiative de la Chambre roumaine élaborait un projet auquel se ralliait une énorme majorité et dont les principes capitaux étaient:
«1° II n'existe pas d'Israélites roumains et il n'en a jamais existé, mais bien des Israélites étrangers, qui sont, en effet, nés dans le pays, mais ne se sont assimilés ni par leur langue, ni par leurs mœurs, à la nation roumaine et même n'y aspirent pas;
«2° La naturalisation peut être accordée à tout étranger sans différence de confession, individuellement et en vertu d'une loi spéciale;
«3° La forme sous laquelle la naturalisation peut avoir lieu doit être prescrite par la Constitution;
“4° Le droit d'acquérir des immeubles ruraux sera un droit politique et non civil.»
Le président du conseil s'opposa à l'admission du projet; il savait que M. Stourdza intriguait auprès des Puissances pour obtenir qu'elles se contentassent d'une promesse d'exécution de l'article 44 du traité de Berlin, en échange de la naturalisation immédiate de certaines catégories de Juifs:
1° Ceux qui avaient satisfait à la loi militaire et servi sous les drapeaux;
2° Ceux qui avaient acquis des grades académiques en Roumanie et suivi les cinq premières classes d'un lycée roumain;
3° Ceux qui avaient fait des donations à l'État, aux institutions de bienfaisance ou d'éducation;
4° Ceux qui avaient publié un ouvrage en langue roumaine;
5° Ceux qui avaient fondé des fabriques, excepté des distilleries;
6° Les propriétaires fonciers urbains ayant un revenu d'au moins cent ducats et les commerçants et industriels payant un impôt fiscal direct sur le revenu de quatre-vingts piastres.
Pour tous ceux non compris dans ces catégories, ils pouvaient obtenir la naturalisation individuelle en se conformant aux prescriptions de l'article 16 du Code civil de 1864, suivant lequel: tout étranger, après dix ans de résidence, “peut être naturalisé, sur sa demande et sur l'initiative du prince, par le corps législatif, s'il s'est montré par sa conduite et ses actes utile au pays».
D'une part, les Gouvernements anglais et français protestèrent contre cette conception d'après laquelle les Juifs étaient considérés comme étrangers, ce que nulle nation ne pouvait admettre, puisqu'on les déclarait nés dans le pays et soumis au service militaire. D'autre part les antisémites roumains ne voulaient même pas accepter la naturalisation par catégories et le ministre des affaires étrangères Boeresco le déclarait formellement. Devant la mauvaise foi des Roumains, M. Waddington demanda, d'accord avec l'Angleterre, qu'on introduisît dans la Constitution l'article suivant: “Les individus nés en Roumanie et y étant élevés jusqu'à leur majorité, qui n'auront jamais été sujets étrangers, obtiendront immédiatement, en vertu du principe contenu dans l'article 44 du traité de Berlin, tous les droits civils et politiques.»
Si l'entente européenne avait persisté, l'opposition roumaine aurait été brisée; mais la temporisation, le retard mis à exécuter les engagements pris, lui permit de résister encore et finalement de triompher en rompant cette entente. Ce fut l'Allemagne qui en cette circonstance fut l'alliée nécessaire. Le cabinet roumain profita avec habileté du courant antisémite fomenté dans l'Émpire par le parti des pasteurs évangéliques soutenu par les conservateurs et les agrariens. La question des chemins de fer de Roumanie pesa aussi sur la volonté allemande. Dans les sociétés formées pour l'exécution des voies ferrées roumaines, les magnats silésiens avaient engagé des capitaux considérables;
ils avaient un intérêt essentiel à obtenir du gouvernement roumain un assentiment complaisant aux conditions de rachat imposées ainsi qu'une approbation non moins complaisante du premier rapport concernant leur exploitation. Pour cela, il était nécessaire que le royaume fût reconnu par les Puissances. L'Allemagne, guidée par les intérêts de ses capitalistes, obtint de l'Europe qu'elle se contentât d'une déclaration platonique. L'article 7 de la Constitution roumaine, qui disait: «La qualité de Roumain s'acquiert, se conserve et se perd d'après les règles déterminées par les lois civiles; les étrangers de rite chrétien peuvent seuls obtenir la naturalisation”, fut abrogé et remplacé par le suivant:
La différence des croyances religieuses et des confessions ne constitue pas en Roumanie un empêchement à l'acquisition et à l'exercice des droits civils et politiques.
§ 1. — Tout étranger, sans distinction de religion, qu'il soit soumis ou non à une protection étrangère, peut obtenir la naturalisation aux conditions suivantes:
a) Il adressera au gouvernement une demande de naturalisation portant indication du capital qu'il possède, de la profession qu'il exerce et de sa volonté d'établir son domicile en Roumanie.
b) A dater de cette demande, il élira domicile pendant dix ans dans le pays et prouvera par ses actes qu'il lui est utile.
§ 2. — Peuvent être dispensés du stage:
a) Ceux qui auront introduit en Roumanie des industries ou des inventions utiles, ceux qui auront des talents distingués, ou ceux qui auront fondé dans le pays de grands établissements de commerce et d'industrie.
b) Ceux qui, nés et élevés en Roumanie de parents y étant établis, n'ont jamais joui, non plus que leurs parents, d'une protection étrangère.
c) Ceux qui ont servi sous les drapeaux pendant la guerre et qui pourront être, sur la proposition du gouvernement, naturalisés collectivement par une seule loi.
§ 3. — La naturalisation ne peut être accordée qu'individuellement et en vertu d'une loi.[11]
§ 4 — Une loi spéciale déterminera le mode selon lequel les étrangers pourront établir leur domicile en Roumanie.
Les droits acquis jusqu'à ce jour sont respectés. Les conventions internationales existantes resteront en vigueur avec toutes les clauses et délais qui y sont stipulés.
Pour donner à l'Europe la mesure de sa sincérité, la Roumanie naturalisa immédiatement 900 Juifs qui avaient pris part à la guerre d'indépendance. Comme la plupart étaient morts sur le champ de bataille, deux cents individus seulement profitèrent de la générosité moldo-valaque. En réponse, l'Allemagne, l'Angleterre et la France remirent au cabinet roumain une note identique dont voici le texte:
«Le Gouvernement ne saurait reconnaître comme répondant entièrement aux vues qui ont dirigé les Puissances signataires du traité de Berlin les dispositions constitutionnelles nouvelles dont il lui a été donné connaissance et, en particulier, celles d'où il résulte pour les personnes de rite non chrétien domiciliées en Roumanie, et n'appartenant d'ailleurs à aucune nationalité étrangère, la nécessité de se soumettre aux formalités d'une naturalisation individuelle.
«Toutefois, confiant dans la volonté du, gouvernement princier de se rapprocher de plus en plus, dans l'application de ces dispositions, de la pensée libérale dont s'étaient inspirées les Puissances, et prenant acte des assurances formelles qui lui ont été transmises a cet égard, le Gouvernement, afin de donner à la nation roumaine un témoignage de ses sentiments d'amitié, a décidé de reconnaître, sans plus de retard, la principauté de Roumanie comme Etat indépendant.»
La confiance était bien placée, et les assurances du gouvernement roumain étaient sincères. En effet, depuis 1879, sur 269.000 Juifs, deux cents ont été naturalisés. On a été, il est vrai, fidèle à la pensée libérale du traité de Berlin: on n'a plus légiféré contre les Juifs. On a légiféré contre les étrangers, et on a appliqué les lois aux Juifs, en vertu même de cet abandon de l'Europe, qui laissait violer ses décisions en permettant la naturalisation individuelle d'individus nés dans un pays, fils de pères nés dans ce pays.
Cependant, il était difficile d'appliquer impunément ce code xénophobe à des indigènes sans soulever des récriminations violentes. Deux choses surtout gênaient la Roumanie et ne lui permettaient guère de traiter les Juifs en étrangers en excipant de leur particularisme volontaire. Les Juifs, avides d'instruction, s'étaient roumanisés rapidement, et ils payaient le plus national des impôts: celui du sang. Aussi, tandis que la tendance primitive avait été d'élever le Juif, et de l'assimiler par le service militaire et l'école, la seconde tendance fut de le rejudaïser en le mettant dans l'impossibilité de s'éduquer, et de lui enlever ses droits au titre de Roumain en ne l'acceptant plus dans l'armée. On a à peu près résolu le premier des problèmes, pas encore le second: le Juif est toujours soldat. Comment et pourquoi l'est-il, en vertu de quelle doctrine veut-on l'empêcher de le rester? Il l'est en vertu de la Constitution et de la loi. On voudrait qu'il ne le fût plus, parce que tant qu'il le sera l'interprétation même littérale des différentes lois militaires ne permettra pas de lui appliquer légitimement la législation contre les étrangers, et on ne la lui fera subir que par un scandaleux arbitraire.
L'article 118 de la Constitution roumaine porte que:
“Chaque Roumain fait partie de l'armée régulière, ou de la milice, ou de la garde civique, conformément aux lois spéciales”. Quant aux Juifs, ils ont toujours été astreints au service militaire; mais la loi qui le leur imposait a sans cesse varié dans ses mobiles et ses considérants.
D'après la loi de 1864, les Juifs étaient recrutés comme “étrangers qui habitent le pays et qui ne sont pas soumis à une protection étrangère”. Mais la loi de 1868, abrogeant la précédente, déclara (article a) que «tous les habitants du pays, à l'exception des étrangers, doivent porter les armes», et la loi du 27 mars 1872 ne modifia pas cet article. Or, les Juifs, après 1868, continuèrent à servir sous les drapeaux, ils furent donc considérés, ipso facto, comme Roumains. En 1876, au moment où la question juive se posait avec plus d'acuité que jamais, à la veille de la reprise des persécutions, on comprit le parti que les persécutés pourraient tirer d'un pareil état de choses et on en revint aux stipulations de la loi de 1864.
De 1878 à 1882, pour avoir des arguments valables à opposer à la diplomatie étrangère, des circulaires secrètes furent envoyées aux conseils de revision pour leur enjoindre d'exclure les Juifs. De plus, on fit signer à ceux des jeunes gens Israélites qui ne savaient pas lire, et on contraignit les autres à signer, une déclaration par laquelle ils se reconnaissaient fils d'étrangers non naturalisés et «demandaient à ne pas être soumis à la loi de recrutement». Mais, en 1882, le gouvernement, peu sûr de ce système, fit modifier et rédiger comme suit les articles 1 et 2 de la loi de 1896:
Article premier. — Tous les habitants du pays doivent personnellement le service militaire.
Article 2. —Les sujets des États étrangers ne peuvent faire partie de l'armée.
C'était revenir à la loi de 1864 d'une façon détournée et moins brutale. C'était dire que les Juifs étaient incorporés comme habitants du pays, non soumis à une protection étrangère. Ces textes inquiétèrent cependant les antisémites moldaves. Pour répondre à leurs craintes, — ils redoutaient que les Juifs pussent être à la tête de F armée, — le général Manou, ministre de la guerre, déclara que seuls les Roumains pourraient obtenir le grade d'officier. A ceux qui firent observer que “ceux qui servent la patrie doivent également jouir des droits de citoyens”, le général Manou répliqua: “L'impôt du sang qu'on paie n'a rien à faire avec la naturalisation. Un fils d'étranger né dans le pays peut tirer au sort et servir dans l’armée autant qu'il le pourra, il ne deviendra pas pour cela citoyen roumain”.[12]
A ceux qui craignaient une intervention étrangère, le libéral Bratiano, président du Conseil, répondit que les Etats européens, étant maintenant devenus antisémites, n'interviendraient pas.
La loi fut votée, mais d'après ses stipulations, le Juif ne pouvait désormais ni s'engager comme volontaire, ni avancer en grade, ni se rengager, ni bénéficier des dispenses que confèrent certains diplômes, ni prendre du service dans la gendarmerie rurale. La Chambre roumaine crut que le problème de faire du Juif un soldat tout en n'en faisant pas un citoyen était résolu, et elle pensa avoir répondu par avance aux représentations des Puissances, toujours à craindre sous la poussée de certaines circonstances.
Il fallait, ceci posé, montrer que les Juifs n'étaient pas roumanisables et ainsi ne pouvaient prétendre à jouir des droits civils ou politiques. Or, aux yeux des antijuifs et des gouvernements successifs qui dès lors les servirent, on avait fait jusqu'à ce jour fausse route en civilisant les Juifs, et en les arrachant aux écoles purement religieuses qui, en les particularisant, contribuaient à les séparer du peuple. Dès les débuts de l'organisation scolaire, les écoles des Principautés furent d'accès libre, et la loi de 1852 les ouvrit à tous. Simultanément, on y appela les Juifs par des privilèges accordés à ceux d'entre eux qui les fréquentaient. La loi de 1854 sur le recrutement en Moldavie dispensa du service militaire les Juifs ayant terminé leurs études dans les établissements d'éducation publics et produisant les certificats requis. Après la réunion des Principautés, le même esprit persista. La loi de 1864 sur renseignement décréta l'instruction obligatoire, et une circulaire de 1865 engagea les communautés Israélites à envoyer les enfants dans les écoles de l'État, ne leur demandant que de rémunérer les maîtres qui devaient enseigner l'hébreu et la religion. Le but, disait la circulaire, est, en supprimant les écoles confessionnelles, de mêler la jeunesse juive à la jeunesse roumaine. “Que les Juifs, ajoutait-elle, ne souhaitent pas des écoles séparées; car la séparation des écoles perpétuera leur séparation de la nation.»
L'article 13 de la Constitution de 1866 confirma ces dispositions. En 1867, au milieu même des persécutions contre les Juifs, M. Bratiano envoya aux prétets une nouvelle circulaire concernant les communautés Israélites et prescrivant d'infliger une amende aux parents qui n'enverraient pas leurs enfants dans les écoles. Ceux-ci étaient d'ailleurs une minorité. Dès que les portes leur avaient été ouvertes, les Juifs, aspirant à s'instruire, s'étaient précipités. En 1864, il y en avait en tout 20 ou 30 dans les écoles du pays; en 1878-79 ils étaient 11 % dans les écoles primaires, et dans certaines villes 3o et 5o % du total des élèves. En 1882-83, on en comptait 15 % dans les écoles primaires urbaines, et dans quelques localités 3o, 4o, 5o, 70 et même 75 % de la totalité des écoliers.
A cette époque, la tactique changea. On se demanda comment on pourrait, avant peu, représenter raisonnablement comme étrangers 260.000 individus qui ne connaîtraient d'autre langue, d'autres mœurs, d'autres coutumes que les coutumes, les mœurs et la langue roumaines. La presse commença à protester. Jadis elle reprochait aux Juifs leurs instincts séparatistes et leur confinement volontaire dans les écoles confessionnelles. Elle leur reprocha désormais leur rapidité à se mêler, leur désir de savoir. Les instituteurs, en bons fonctionnaires, suivirent le mouvement. A leur congrès de i883, un délégué déclara que les Juifs envahissaient les écoles de l'État et que, bientôt, il n'y aurait plus de place pour les Roumains; il engageait ses collègues à prendre des mesures. Elles furent prises; contrairement à la loi, les professeurs chassèrent des classes les enfants Israélites, soit en prétextant que le nombre prévu d'élèves était dépassé, soit en ayant recours aux mauvais traitements; soit en fomentant l'antisémitisme dans les classes et en incorporant sa doctrine à leur enseignement.
Le Parlement corrobora ces mesures. En 1886-1887 un projet de loi fut déposé, demandant que les étrangers fussent astreints à payer un écolage de dix francs par an pour les écoles primaires et de cinquante francs pour les écoles secondaires. La loi ne fut pas votée, mais le ministre de l'instruction publique envoya (juillet et août 1887) des circulaires aux directeurs des écoles primaires, leur recommandant d'inscrire d'abord les Roumains et les naturalisés.
Il fut écouté et partout les enfants juifs furent chassés de l'école[13]; les protestations, l'invocation des droits, le rappel des encouragements anciens, tout fut vain. Les circulaires furent maintenues et la loi de 1898 vint les consacrer. Elle imposait aux étrangers — dans l'espèce aux Juifs — le paiement d'un écolage de quinze francs pour les écoles rurales, de trente francs pour les écoles urbaines, et prescrivait qu'ils ne pourraient y être reçus que dans la mesure des places disponibles. La loi de 1896 corrobora celle de 1893. Comme on estimait, sans doute, qu'elle ne frappait pas suffisamment la masse des artisans et des infimes commerçants juifs, déjà incapables de payer sur leurs maigres salaires et leurs médiocres bénéfices les redevances scolaires pour leurs nombreux enfants, des circulaires vinrent F aggraver. L'article premier de la loi disait que les actes relatifs à l'enseignement public étaient exemptés du timbre, les circulaires enjoignirent aux agents de l'État de soumettre au timbre les actes concernant les enfants juifs qui fréquentaient les écoles privées. Bien plus, pour arrêter ou du moins entraver le pétitionnement qui eût pu, multiplié, éveiller l'attention, on exigea le paiement du timbre pour chaque signature. Enfin, on exempta seulement les Roumains de la taxe d'examen.
Le résultat de pareilles mesures ne s'est pas fait attendre. En 1891-1892 la proportion des Juifs dans les écoles primaires était de 15 à 16 %; elle est aujourd'hui de 5 1/2 %; elle est appelée encore à baisser au fur et à mesure que s'accroît la misère de la population juive, misère que l'accumulation des lois protectionnistes augmente tous les jours.
Après avoir ainsi rendu presque inaccessible l'enseignement primaire, on songea à renseignement secondaire, à renseignement supérieur et puis successivement aux écoles professionnelles, de commerce et d'agriculture. Pour éliminer les Juifs des lycées, on suivit le même processus. On commença, dès 1890, à les en exclure arbitrairement, et 'on consacra les mesures administratives par la loi du 23 mars-14 avril 1898. Elle prescrivait de n'admettre les enfants d'étrangers dans les écoles des différents degrés, que “s'il restait des places disponibles après qu'il aurait été satisfait aux demandes des fils de Roumains”. En outre, des taxes fort lourdes leur étaient imposées,[14] Quelle en fut la conséquence? En 1896-1892, les Juifs formaient 11% des élèves des écoles et lycées, en 1897-1899, ils ne sont plus que 7 1/2 %.
Déjà la loi du 9/21 avril 1893 avait exclu les Juifs des écoles professionnelles. Dans les écoles forestières, les .étrangers n'étaient plus admis, comme auditeurs, qu'avec l'autorisation du ministre, toujours refusée aux Juifs. Dans les écoles d'arts et métiers, les étrangers n'étaient reçus que comme externes et dans la proportion du cinquième des places vacantes. Dans les écoles de commerce, les étrangers étaient obligés de payer des droits d'admission. Naturellement, dans tous ces établissements, ils ne pouvaient concourir ni pour les bourses, ni pour les subventions.
La loi de 1899 sur l'enseignement professionnel renforça encore ces dispositions. Dans les écoles publiques, l'éducation professionnelle était donnée gratuitement;
les étrangers ne purent désormais la recevoir que si les Roumains laissaient des places disponibles et encore «leur nombre ne pouvait dépasser la cinquième partie du nombre total des élèves”. Ceci avait un autre but, il est vrai, que celui de séparer intellectuellement le Juif du Roumain: on voulait favoriser la création d'une classe d'artisans nationaux et les placer pour la concurrence de chaque jour dans des conditions meilleures que les artisans juifs. Dans les écoles supérieures de sylviculture et d'agriculture, on ne devait admettre que des élèves internes, boursiers de l'État, des districts ou des communes, ce que les étrangers ne pouvaient être. Dans les écoles inférieures d'agriculture, les élèves reçus devaient sortir des écoles normales primaires ou des écoles élémentaires agricoles où il était défendu aux Juifs d'entrer. Quant aux taxes, le ministre les fixa à 90 francs pour les écoles professionnelles de filles et de garçons et pour les écoles commerciales du premier degré, et à 150 francs pour les écoles commerciales du second degré.
L’œuvre était-elle ainsi complète? On ne le pensa pas. Par cette législation, on obtenait bien la séparation du Roumain et du Juif, mais on voulait mieux. On craignait la supériorité du Juif instruit sur le Moldo-Valaque; il fallait donc l'abaisser pour le rendre moins dangereux et l'avilir afin de montrer qu'on ne pouvait en faire un citoyen de l'antique Dacie. Dès la promulgation de la loi de 1898, les communautés juives avaient fondé des écoles pour leurs enfants chassés de l'école roumaine. On mit des entraves à ces fondations et pour cela on eut recours à la persécution religieuse. Bien que des cours d'adultes eussent lieu le dimanche et les jours fériés, dans les établissements scolaires publics, une circulaire ministérielle d'octobre 1899 interdit aux écoles juives d'ouvrir leurs portes le dimanche et une circulaire d'avril 1900 les obligea à faire la classe le samedi. En février 1900, on défendit d'enseigner la religion plus d'une heure tous les deux jours et de laisser les enfants se couvrir la tête pendant l'instruction religieuse et la lecture de l'hébreu. De cette façon on espérait éloigner les orthodoxes, pour qui se couvrir la tête pendant les offices ou l'étude de la loi est une obligation rituelle,[15] Comme les écoles privées en Roumanie sont de deux sortes, celles avec programme de l'État, tout à fait soumises aux autorités scolaires, et celles avec programme propre, plus indépendantes, les administrateurs des écoles libres juives demandèrent à les transformer en écoles avec programme propre. L'autorisation leur fut refusée: “Nous pouvons accorder aux étrangers, dit le docteur Oncioul, inspecteur de renseignement privé, la faculté de créer des écoles primaires avec programme propre... Il n'en est pas de même des Juifs, qui ne sont pas des citoyens, mais qui ne sont pas non plus des étrangers”. Le gouvernement veut garder le droit d'imposer sa volonté dans les maisons d'enseignement juives, et d'en modifier peut-être les programmes, afin de maintenir les Israélites dans une infériorité intellectuelle profitable aux Roumains.
Quand les vaillants descendants de Décébale auront ligoté fortement leur ennemi, quand ils lui auront, de plus, déprimé le cerveau, ils le vaincront plus facilement. Le meilleur moyen, pour en arriver là, n'est-il pas de le replacer sous le joug de l'orthodoxie dont il s'émancipait à peine, de le renfermer de nouveau dans son ghetto, de le séparer de la civilisation? C'est la conception de ceux-là mêmes que l'on représente presque comme des philosémites, de M. Carp, par exemple. «Tout hérétique, dit-il[16] — ce sont, en Roumanie, les catholiques, les protestants, les Israélites —[17] sera tenu de par la loi de se rattacher à une communauté religieuse et de payer à celle-ci un impôt sur le culte. L'État prêtera son concours aux communautés religieuses pour l'encaissement des taxes.”[18] Pour les catholiques ou les protestants, une telle loi ne serait nullement dangereuse, ils ne seraient en effet rattachés à leurs communautés que pour la vie religieuse, car ils sont citoyens; les Juifs, considérés comme étrangers, y seraient soumis pour la vie sociale; ils retomberaient sous la tyrannie des rabbins, sous le despotisme des obligations rituelles; on créerait pour eux une organisation cléricale autorisée à en appeler au gouvernement pour maintenir les prescriptions de la foi.
Nous avons ainsi montré les deux préoccupations qui ont poussé jusqu'à maintenant le gouvernement roumain dans l'élaboration des législations de recrutement et d'enseignement. La première indiquait le souci de pouvoir frapper les Juifs comme étrangers sans avoir à compter avec la grave objection du service militaire qui leur était imposé. On a pensé la satisfaire en décrétant qu'on peut payer l'impôt du sang sans être citoyen, ce qui est faux: on peut servir un pays dont on n'est pas le citoyen, on peut le servir librement, mais sitôt qu'on le sert obligatoirement, c'est qu'on est membre de la cité et qu'on en a les droits.[19]19
La deuxième préoccupation était de dégrader le Juif; de diminuer pour lui la possibilité de participer à la vie moderne; de le rendre moins apte à s'assimiler; de justifier ainsi les répugnances qu'on témoignait à en faire un citoyen, et de le mettre en même temps dans des conditions moins bonnes pour supporter la concurrence. L'éviction scolaire répondit à ce souci. Mais cette méthode n'était pas susceptible d'amener un résultat rapide, et des raisons politiques et économiques, liées les unes aux autres, exigeaient que le Juif fût placé le plus tôt possible dans l'impossibilité de nuire.
La bourgeoisie roumaine — petite et moyenne — demandait à ses représentants de lui permettre de se développer sans craindre des adversaires redoutables. Pour satisfaire ses exigences, tout un système protectionniste fut élaboré. Nous allons l'exposer pour achever de montrer la situation actuelle des Juifs en Roumanie. Il comporte toute une série de lois destinées à protéger les carrières libérales, l'industrie, le commerce, grand et petit, les métiers, en excluant peu à peu les Juifs de ces diverses branches d'activité. Non qu'on les désignât nommément, car un appareil législatif purement antisémite eût soulevé des protestations, mais on les frappa comme étrangers, étrangers non soumis à une protection étrangère, c'est-à-dire que l'on peut vexer impunément, sans redouter les représentations des consuls, les notes des diplomates, les interventions des Puissances. C'est là la caractéristique du mouvement antijuif roumain: le mensonge et l'hypocrisie. Un peuple qui se prétend cultivé et éclairé, qui dit être en Orient le représentant de la civilisation occidentale,[20] qui vit de belles phrases: ce Le Roumain a toujours été tolérant”; “le Roumain a toujours été libéral de par sa nature”, un tel peuple se doit de ne pas professer ouvertement un brutal et fanatique antisémitisme. Le Juif gênait, mais on avait vu jadis qu'il était dangereux et mauvais pour le bon renom de la Roumanie de le massacrer ou de le noyer dans le Danube. Il valait mieux, sournoisement, multiplier devant lui les obstacles propres à limiter et à empêcher même son expansion; l'obliger à mourir de faim ou à fuir le sol inhospitalier. Le libéral Bratiano avait à ce propos imaginé un apologue qui contenait toute la doctrine roumaine: «Un renard maigre, décharné, affamé, disait-il, était arrivé à percer un trou pour entrer dans une vigne. Une fois dedans, il engraissa et devint bien portant,[21] mais sa présence était nuisible à la vigne, dans laquelle il faisait constamment des dégâts. Néanmoins, défense fut faite au propriétaire de le tuer, défense également d'élargir le trou. Le vigneron, avisé et malin, clôtura à nouveau sa vigne et petit à petit enferma le renard dans un cercle de plus en plus étroit, si bien que celui-ci ne trouva plus de quoi engraisser; il perdit ses forces, redevint maigre, décharné, et enfin se sauva par le trou qu'il avait lui-même ouvert.” Cette parabole constatait un fait[22] et traçait un programme. On le suivit. La période tumultuaire et imprudente de F antisémitisme parut close et si, récemment, par la force même des événements, elle sembla se rouvrir, ce fut par l'impatience de quelques agités, de quelques jeunes gens non encore dressés à la rouerie politique, et le gouvernement s'efforça d'arrêter les troubles. Il estimait, et avec raison, que l'œuvre législative suffisait, puisqu'elle frappait toutes les catégories, et que bientôt, sur le sol de la Moldavie et de la Valachie, le Juif ne pourrait exercer ni une fonction, ni un état, ni un art, ni un métier.
Ces soi-disant usuriers, aptes seulement à l'usure, étaient en effet représentés dans toutes les professions, et il fallut travailler activement à les déloger. On y procéda méthodiquement. D'après la loi du 4 décembre 1864, seuls les Roumains ou naturalisés roumains pouvaient exercer la profession d'avocat; cependant les Juifs étaient tolérés comme défenseurs devant les justices de paix. La loi du 8 juin 1884 fit cesser cette tolérance. Elle les autorisait encore à être secrétaires d'avocats ou à avoir des bureaux de notariat, mais successivement, par des décisions du conseil de l'ordre, ces autorisations leur furent enlevées et, désormais, ils ne sont même plus admis à représenter, devant les tribunaux de conciliation, les propriétaires ou les fermiers roumains. Il leur était licite d'exercer la médecine et d'entrer dans le service sanitaire; une loi, celle du 14 juin 1893, vint leur ôter cette licence. “Pour pouvoir être nommé à un poste quelconque du service sanitaire, disait-elle, il faut être citoyen roumain, et avoir fait un stage dans l'armée.” Les arrondissements et les villages avaient le droit, à défaut de Roumains, d'engager des étrangers, si ces derniers acceptaient un contrat stipulant que, dès qu'un citoyen roumain se présenterait pour demander la place, elle lui serait donnée immédiatement, sans que l'occupant pût prétendre à une indemnité. On retenait même au Juif, pendant le temps qu'il était en exercice, un tantième pour la retraite, bien qu'il n'y eût aucun droit. Le médecin ainsi évincé n'avait pas la ressource de se faire pharmacien, la loi de 1893 n'accordant qu'aux seuls Roumains et naturalisés le droit d'être propriétaires ou gérants d'une pharmacie, et l'étranger muni du diplôme de pharmacien ne pouvant qu'être aide gérant ou aide dirigeant. Quant aux fonctions publiques, les Juifs n'y ont pas accès. Ils ne peuvent entrer dans les chemins de fer depuis que l'État les a rachetés. Ils ne peuvent pas davantage obtenir un emploi dans l'administration des tabacs. La loi de 1872 et celle de 1879 sur le monopole, complétées par les dispositions de 1881 et de 1887, exigent en effet que les fonctionnaires de la régie soient roumains: employés, entrepreneurs ou simples débitants.
Trop de carrières restaient cependant ouvertes, carrières dans lesquelles le bourgeois roumain redoutait l'activité juive; il fallait les fermer, ou les rendre d'abord difficile, en diminuant les droits de ceux qui y entraient et en favorisant les autochtones. La loi du 1er juin 1881 visa les agents de change et les courtiers en marchandises. On ne put désormais être admis dans la corporation que si l'on était Roumain ou naturalisé; la même qualité fut exigée des mandataires des agents et courtiers, et des gens à leur service. La loi était applicable immédiatement, excepté dans les ports, où elle ne l'était que trois ans après la promulgation, car il y avait là des étrangers chrétiens qui auraient pu faire respecter leurs droits. Des banquiers et des commerçants roumains lésés aussi protestèrent, signalant l'augmentation et la variabilité des courtages exigés par les agents et courtiers roumains, qui, ayant éliminé leurs concurrents, pouvaient imposer leurs tarifs: il était trop tard. Une loi du 24 juin 1886 aggrava même les défenses, en interdisant aux non-Roumains l'exercice des métiers de courtiers en céréales et en vins dans les foires et marchés. Pour satisfaire les électeurs, on créa un corps de dragomans, ignorants du commerce des blés et des boissons, corps privilégié et national qui exploita durement F éternel exploité en Roumanie, le paysan, à qui on interdit de prendre des mandataires étrangers. On poursuivit même les courtiers juifs exerçant le métier d'intermédiaires, à titre privé, entre les acheteurs et vendeurs de blés dans les villes où il n'y avait pas de Bourses de commerce. Les courtiers ruinés se virent de plus empêchés d'être commissionnaires et expéditeurs en douane, la loi de 1882 exigeant pour exercer cette fonction l'agrément du ministre. On avait voulu d'abord ne donner l'autorisation qu'à ceux qui étaient inscrits comme électeurs; mais devant les protestations des agents diplomatiques, on se contenta de l'assentiment ministériel, impitoyablement refusé aux Juifs.
Le cercle se resserra encore. La loi du i6juin 1886 et le règlement du 27 octobre 1898 interdirent à tout indiv