Isidore Loeb
La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie (1877)
Internet Modern Jewish History
Sourcebook for Central and Eastern Europe
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SOURCE OF MATERIAL |
LŒB Isidore. La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie. Paris: Joseph Baer et Cie, Libraires-éditeurs 2, Rue du Quatre-Septembrie, 2, 1877. |
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NOTES |
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CONTENT |
Fourth part: Documents concerning Serbia I. Première intervention de l'Angleterre en faveur
des israélites serbes en 1861, au sujet des expulsions. II. Nouvelle intervention de l'Angleterre, en 1863,
en faveur des Israélites. — Pétition adressée au Consul de ce pays par les
israélites de Belgrade. — Concours du gouvernement de la Porte. — Bonnes
assurances du Prince. III. Articles du Svetovide en 1865. — Assassinats d'Alealay et d'Abinon. — Affaire delà veuve Michoulam (jeune fille juive baptisée de force). — Affaire de M. Stern, israélite anglais, à 'qui l'on refuse le droit de séjour. IV. Nouveaux efforts en faveur des juifs en 1867. — Initiative de l'Alliance israelite universelle. — Lettre de lord Stanley. — Interpellation de sir Francis Goldsmid, du 29 mars 1867. — Concours de l'Italie. — Le prince à Vienne et à Constantinople. — Aali-pacha et M. de Camondo. V. Vote de la Constitution en 1869. — Lettre du Ministère des Affaires étrangères d'Italie, avant le vole. — Note collective et identique de quatre consuls, après le vote. — Pétition des Israélites au sujet de la loi militaire. VI. — Le Prince et M. Christiez à Vienne, en août 1873.— Le Prince à Paris, en septembre 1873. — Le Prince à Constantinople. VII. Les événements de 1876-77. — Édit d'expulsion de Semendria — Lettre du Gouvernement italien pendant les négociations du traité turco-serbe. — Conditions de la Turquie.— Lettre du Gouvernement italien à son Consul général de Belgrade sur les conditions de paix de la Turquie. |
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DOCUMENTS (1)
I. Première intervention de
l'Angleterre en faveur des israélites serbes en 1861, au sujet des expulsions.
No 1*
Le consul général Longworlh à Sir H. Bulwer.
Balgrade, le 23 novembre 1861.
monsieur,
Conformément à voire dépêche en date du 6 septembre,
et à la copie d'une lettre y incluse de sir Culling Eardley au sous-secrétaire
d'État, relative à la condition des israélites serbes, j'ai l'honneur de vous
informer que cette question a été l'objet de mon attention la plus sérieuse.
Par ma dépêche en date du 13 avril 1861, je vous
annonçais qu'on avait rendu un décret ordonnant l'expulsion des juifs, au
nombre de soixante familles, de toutes les villes de l'intérieur. Cette mesure
est aussi cruelle qu'injuste, car elle frappe dos gens pauvres et inoffensifs s'occupant
de commerce, colporteurs et petits marchands pour la plupart. Le prince Milosch
leur avait donné l'autorisation d'exercer leur industrie; mais son fils, le
prince Michel, la leur a retirée.
Avant la réception de votre dépêche en date du 6
septembre, j'avais fait, au sujet de cette affaire, de sévères représentations
au prince Michel, qui m'avait promis de faire son possible pour amener le Sénat
à modifier, sinon à rapporter ce funeste décret.
Son Altesse reconnaissait que les mesures prises
contre les juifs pouvaient faire tort au gouvernement dans l'opinion publique;
mais, disait-il, le sentiment général leur est tellement hostile, avait été
exprimé avec une telle unanimité à l'assemblée de Kra-gieovatz, où, de toutes
les questions, celle des juifs était presque la seule à laquelle on eût pris un
intérêt sérieux, qu'on n'avait pas jugé prudent de le contrarier. Elle me dit,
en même temps, que si les juifs étaient persécutés, ils no l'étaient que parce
qu'ils faisaient concurrence aux négociants serbes, qu'ils vendaient à meilleur
marché et qu'ils prêtaient leur argent à un taux moins élevé que ces derniers.
A cette cause d'irritation, il faut ajouter celle
que je signalais dans la dépêche que je vous ai adressée, c'est-à-dire
l'opinion répandue dans le peuple, que les juifs étaient des agents secrets des
Turcs, qu'ils étaient favorablement disposés pour ces derniers et qu'ils
fournissaient à la Porte des renseignements sur le mouvement insurrectionnel
organisé contre elle à l'intérieur.
Quant à la sympathie des juifs pour la Porte, elle
est toute naturelle et s'explique par la liberté relative qui leur a été, de
tout temps, accordée par les Turcs; pour ce qui concerne l'accusation
d'espionnage, je crois qu'elle n'a d'autre cause que la mauvaise foi systématique
des Serbes.
A la fin, j'eus recours à un argument tiré de la
situation personnelle du prince et dont j'attendais un heureux résultat: c'est
que les derniers actes de la Skupchtina avaient tellement fortifié son
pouvoir, qu'il pouvait braver les préjugés populaires, quand ils étaient en
opposition avec les droits de la civilisation et de l'humanité, et que si
quelque chose pouvait rendre le gouvernement de Sa Majesté favorable à une
extension des prérogatives du prince, c'était l'usage de ces prérogatives pour
la défense des grands principes.
Mes démarches en faveur des juifs, appuyées de
l'influence du prince, eurent pour résultat d'amener le Sénat à publier un
autre décret, qui m'a été communiqué aujourd'hui par M. Christich, et dont j'ai
l'honneur de vous transmettre ci-inclus une copie.
Ce décret n'est pas, à coup sûr, aussi libéral qu'on
aurait pu le désirer; mais comme, après tout, il autorise les juifs résidant
actuellement dans l'intérieur à y rester, avec faculté de se livrer au commerce
et aux professions qu'ils exerçaient auparavant, il peut être accepté comme un
progrès. Le prince conserve aussi l'espoir de pouvoir faire plus tard d'autres
concessions.
Je suis, etc.
J.-A. Longworth,
Le décret dont parle M. Longworth se trouve reproduit plus haut, p. 22.
No 2*. M. Ricketts, faisant fonctions
de Consul général, à sir H. Bulwer.
Belgrade, le 26 juillet 1863. monsieur,
J'ai l'honneur de vous transmettre ci-inclus une
pétition remise récemment à mon consulat par quelques juifs de Belgrade, priant
le gouvernement de Sa Majesté de vouloir bien intervenir pour qu'on leur
accorde les droits civils que possèdent les autres habitants do la Servie.
Pendant le règne du prince Georges Kara, les juifs
ont été en butte à de nombreuses persécutions; des lois furent votées pour leur
défendre le séjour de l'intérieur de la principauté; il ne fut permis à aucun
d'eux de demeurer en dehors des limites du faubourg de Belgrade.
On laissa cependant tomber ces lois en désuétude
pendant la dernière partie de la vie du prince Milosch, et les juifs jouirent
alors des mêmes droits que les autres habitants. Malheureusement le bon exemple
donné par le prince Milosch n'a pas été suivi dans ces derniers temps. Au
printemps de l'année dernière, nous avons entendu parler d'ordres donnés pour
expulser les juifs de l'intérieur du pays, et les forcer de s'établir à
Belgrade, ordres qui quelquefois ont été mis à exécution. Quels sont,
pourrait-on demander, les crimes dont les juifs ont pu se rendre coupables,
pour mériter de pareils traitements, eux qui, à l'exception du service
militaire, sont soumis aux mêmes charges, et obéissent aux mêmes lois que les
Serbes?
J'ai posé cette question à beaucoup de personnes, et
toutes conviennent que le juif, dans ce pays, comme dans la plupart des autres,
est un membre de la société, paisible et industrieux. Il prête de l'argent,
c'est vrai, mais au taux ordinaire du pays; taux qui est excessivement élevé, à
cause de la rareté de ce métal, et de la difficulté d'en trouver un placement
sûr. C'est aussi lui qui tournit au paysan de l'intérieur les marchandises dont
il peut avoir besoin.
La prospérité que les habitants juits doivent à ce
genre de commerce est vue d'un œil jaloux par les commerçants serbes, et
beaucoup de ces derniers, qui ne brillent pas par l'esprit de charité, ne seraient
que trop heureux de voir les pauvres juifs chassés tous du pays. Bien que ces
désirs (autant que je suis à même d'en juger) ne soient d'aucune façon en
harmonie avec les vues du prince, ils sont complètement partagés par beaucoup
d'employés du gouvernement et de membres du Sénat, se trouvant plus ou moins en
contact avec beaucoup de commerçants. Ces derniers exercent une certaine
pression sur le gouvernement, qui ne veut ou ne peut courir le risque de perdre
sa popularité en agissant contrairement à leurs vœux. Il résulte de cet état de
choses, que les juifs se trouvent sans protecteurs. On ne voit pas comment les
israélites peuvent songer a obtenir d'un tel peuple et d'un tel gouvernement
des droits qu'ils ne réclament qu'avec trop de justice.
C'est le lieu d'observer ici qu'il y a à Belgrade,
dans le moment actuel, de nombreuses familles juives plongées dans la plus
profonde misère. Et cependant, si elles avaient le droit de faire le commerce
où et comme bon leur semblerait, il y aurait tout lieu de supposer qu'on
pourrait, sinon faire disparaître leurs souffrances, mais du moins les adoucir.
Refuser à quelques individus ou à une classe
d'habitants le droit de faire le commerce et de séjourner dans l'intérieur d'un
pays, à leurs risques et périls, quand il est impossible que ce droit fasse
courir le moindre danger à l'État, c'est à tout le moins un acte d'une
injustice révoltante, et un impardonnable abus de pouvoir.
Bien que j'aie pensé devoir porter ces faits à votre
connaissance, je n'ai pas cru convenable d'en faire part aux ministres serbes,
afin qu'on ne pût pas me reprocher de m'être immiscé dans l'administration
intérieure du pays.
J'ai, etc.
G.-J. Ricketts.
No 3.
Pétition.
Les très-humbles soussignés, fils d'Israël, habitant la
principauté de Servie, viennent, par la présente, exposer au consulat de Sa
Majesté Britannique la position déplorable dans laquelle ils se trouvent dans
ce pays, et réclamer sa puissante protection dans une affaire dont dépend leur
sort présent et à venir.
Lorsque la nation serbe, après des souffrances
séculaires, eut enfin réussi, il y a trente ans, à obtenir son autonomie, et
qu'il s'agit de fixer la juridiction des habitants appartenant à une
nationalité étrangère, les hommes qui, à cette époque, étaient à la tête du
gouvernement serbe exprimèrent le désir que les juifs habitant cette
principauté fussent soumis aux mêmes lois que les Serbes; ce qui fut accordé
par les puissances contractantes (la Sublime Porte et la Russie), à la
condition que les juifs jouiraient des privilèges qui venaient d'être accordés
aux Serbes.
Le prince Milosch remplit scrupuleusement ces
engagements, et depuis cette époque jusqu'en 1842, c'est-à-dire, pendant les
premières années du règne des Obrenowitch, nous jouîmes de tous les privilèges
et de toutes les libertés que possédaient les autres Serbes; nous habitâmes
dans l'intérieur du pays, y possédâmes des propriétés immobilières et exerçâmes
le commerce, sans qu'on nous imposât jamais la moindre restriction, soit de la
part du gouvernement, soit de la part du peuple serbe, avec lequel nous vivions
en parfait accord.
La révolution qui eut lieu en 1842 dans ce pays nous
déposséda de nos droits de citoyens en Serbie. Les ennemis de la famille des
Obrenowitch, et les chefs de la révolution, dans le but d'augmenter le nombre
de leurs partisans, firent publier, (m'en cas de réussite, ils chasseraient
tous les juifs de l'intérieur du pays, et remettraient ainsi le commerce entre
les mains de ceux-là seuls qui embrasseraient la cause nationale. La révolution
ayant réussi, le nouveau gouvernement (celui du prince Alexandre) qui remplaça
celui du prince Michel Obrenowitch, voulant rester fidèle aux promesses qu'il
avait faites à ses partisans, se hâta de publier une loi qui retirait aux juifs
tous leurs droits, les chassa de l'intérieur du pays, et les relégua dans
l'enceinte des fortifications de la ville de Belgrade, dans un misérable
quartier, hors duquel il leur fut défendu de s'établir et de faire le commerce.
Cette mesure du gouvernement du prince Alexandre
nous jeta dans la plus profonde détresse; elle nous fit perdre plus de la
moitié de nos biens. La perturbation jetée dans nos affaires ruina nos maisons
de commerce; nous vîmes le nombre des pauvres grossir de jour en jour, et la
misère s'établir dans toutes les familles. Aussi nous sommes-nous adressés plus
d'une fois, tantôt au gouvernement serbe, tantôt à la Sublime-Porte, pour les
prier de nous rendre les droits qui nous avaient été accordés lorsque nous
devînmes sujets du gouvernement serbe et dont nous jouîmes pendant plus de
vingt-cinq ans. Toutes nos réclamations furent inutiles; nous fûmes forcés de
supporter l'esclavage et les priva-vations pendant plus de seize ans, jusqu'au
retour aux affaires de la dynastie d'Obrenowitch, qui eut lieu en 1838.
Quand il reprit possession du pouvoir qu'il avait
fondé de ses mains, le vieux prince Milosch, ce souverain si juste et si ferme
à la lois, touché de nos souffrances, se hâta d'abolir les lois qui opprimaient
les Israélites et de publier un décret qui nous rendait tous les droits que
possédaient les Serbes, déclarant hautement qu'il était le père de tous ses
sujets et qu'il était résolu à ne faire aucune distinction entre les habitants
de son pays, pour une cause de religion ou de nationalité. Voulant profiter de
cet acte de justice, plusieurs dû nos familles s'établirent dans l'intérieur du
pays. A peine commençaient-elles à respirer et à se relever de la situation
déplorable dans laquelle elles avaient gémi pendant tant d'années, qu'une
nouvelle persécution vint nous enlever tout espoir de nous maintenir dans ce
pays.
Les négociants des villages, qui depuis plus de
seize ans n'avaient plus vu de juifs au milieu d'eux, commencèrent à intriguer
vivement contre le décret du prince Milosch. Pendant la vie de ce grand prince,
leurs efforts restèrent infructueux; mais ils éclatèrent avec une nouvelle
violence lorsqu'il eut cessé de vivre; et, après sa mort, ils réussirent à
obtenir de l'Assemblée nationale un décret qui enjoignait aux Israélites de quitter
l'intû-rieur du pays et de se fixer dans l'enceinte des fortifications de
Belgrade. Le Sénat ayant fait cause commune avec l'Assemblée nationale, le
prince Michel ne se trouva pas assez fort pour s'opposer à ces mesures si
injustes qui allaient ternir le nom de son père, et ce fut a, son corps
défendant qu'il avait, croyant devoir céder pour un moment aux instances du
Sénat, sanctionné une loi qui nous défend de nous établir désormais dans
l'intérieur du pays, et de vivre hors des retranchements de la ville de
Belgrade.
Cette malheureuse loi et le récent bombardement de
Belgrade, qui nous a dépouillés de tout ce que nous possédions, nous ont mis
dans l'impossibilité de demeurer plus longtemps dans ce pays. Parqués dans un
coin de la ville, et ne pouvant en sortir pour gagner notre vie, nous sommes
exposés à mourir. Aussi venons-nous d'adresser au prince Michel une dernière
prière, dans laquelle nous demandons à ce prince ou la restitution de nos
droits de citoyens, droits qui nous ont été garantis par deux grandes
puissances, ou notre renvoi définitif de ce pays, afin que nous puissions
chercher un autre pays, où les citoyens, à quelque religion et à quelque
nationalité qu'ils appartiennent, jouissent tous des mêmes droits.
Et comme le moment où notre sort dans ce pays doit
se décider n'est pas éloigné, nous venons, par la présente, prier le consulat
anglais de vouloir bien défendre nos intérêts auprès du gouvernement de Sa
Majesté Britannique. Nous sommes convaincus que, dans les circonstances
actuelles, un mot du gouvernement anglais suffirait pour mettre fin à notre
triste situation dans ce pays. Si, malgré cela, le gouvernement serbe
persistait à nous refuser les droits do citoyens, nous prierions le consulat de
vouloir bien insister à Londres pour qu'on nous accorde la haute protection de
S. M. la Reine. Munis de cette protection, nous pourrions exercer le commerce
dans toute la Serbie, en vertu des traités existants entre la Sublime-Porte et
l'Angleterre, et qui garantissent, tant aux sujets qu'aux protégés de la
Grande-Bretagne, la liberté de faire le commerce dans toute la Turquie, y
compris la Serbie et les principautés danubiennes.
Veuillez, Monsieur le consul, être à Londres
l'interprète des sentiments do respect dont nous avons toujours été pénétrés
envers le gouvernement de Sa Majesté Britannique, ainsi qu'envers la noble
nation qu'il représente. En nous accordant sa haute protection, il accomplira
plus qu'un acte d'humanité envers une nation industrieuse, qu'on ne persécute
qu'à cause de sa religion.
Puisse Dieu, père de tous les peubles, fléchir le
cœur du gouvernement anglais; puissions-nous trouver, chez la noble nation
anglaise, l'appui que nous ne pouvons obtenir d'un peuple qui semble avoir
oublié qu'il a souffert lui-même.
Belgrade, le 6 juillet 1863.
(Suivent 121 signatures.)
N° 4*.
M. Ricketts, faisant fonctions de consul
général, à Sir H. Bulwer.
Belgrade, le 14 septembre 1863. monsieur,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre
dépêche du 12 août, relative à la situation des juifs de Servie, m'informant
que nous n'avons pas le droit d'intervenir officiellement en leur faveur et me
recommandant, en même temps, de soumettre cette affaire, d'une manière amicale,
au ministre serbe. Conformément a, vos instructions, j'ai saisi l'occasion
d'entretenir M. Garaschanin de cette question. M. Garaschanin me dit que les
juifs avaient déjà présenté une pétition au prince et qu'il avait l'espoir
qu'on ferait quelque chose pour eux.
J'ai à vous faire savoir, en outre, que l'Alliance
israélite universelle, de Paris, ayant eu connaissance de la situation
malheureuse des juifs serbes, a dernièrement appelé sur elle l'attention du
grand-vizir, et qu'Ali-Pacha a récemment adressé une dépêche au chargé
d'affaires turc, Ali-Bey, l'invitant à porter officiellement cette question à
la connaissance du gouvernement serbe. Le chargé d'affaires turc a strictement
exécuté les ordres d'Ali-Pacha; il reste à savoir quelles mesures le
gouvernement serbe prendra pour améliorer la position des juifs, et s'il
montrera quelque sympathie ou quelque humanité pour cette partie de la
population de la principauté.
Agréez, etc.
G.-J. Ricketts.
N° 5*.
M. Blunt, faisant fonctions de consul général, au
comte Russell. Belgrade, le 26 décembre 1864.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre
dépêche du 16 novembre 1864, adressée à M. le consul général Longworth, dans
laquelle vous transmettez copie d'une lettre du Board of Deputies de
Londres, contenant une lettre adressée au prince de Serbie en faveur des sujets
juifs de Son Altesse, et qui a pour but d'obtenir pour eux des droits égaux à
ceux de leurs concitoyens.
Conformément aux instructions contenues dans votre
dépêche, j'ai présenté la lettre en question au prince de Serbie et j'en ai, en
même temps, recommandé l'objet à l'attention bienveillante de Son Altesse.
Le prince a répondu à mes recommandations dans les
termes suivants:
«Je vous assure, monsieur Blunt, que je tiens
beaucoup àcon-»tenter les Israélites établis dans mon pays; mais il est
difficile »d'arriver de suite à un résultat. Pourtant j'y pense; je m'en
»occupe toujours, et j'espère pouvoir réussir. »
Environ un mois après mon entrevue avec le prince,
M. Garaschanin m'envoya la lettre ci-incluse, adressée à sir Moses Monte flore;
il m'en remit en même temps une copie que je vous transmets avec la présente.
Agréez, etc. J.-E. blukt.
N0 6.
M. Garaschanin à sir Moses Montefiore.
Belgrade 14/26 décembre 1864. monsieur,
Je suis chargé par le Prince régnant de vous assurer
que Son Altesse Sérénissime a reçu avec plaisir l'expression des sentiments
qu'un récent acte de son gouvernement à l'égard de vos coreligionnaires a
inspirés à votre comité de Londres.
Vous ne devez pas douter, Monsieur, de la
sollicitude de Son Altesse Sérénissime pour le bien-être de tous les sujets
serbes, sans distinction de religion, et si, en ce moment, les israélites de
Serbie ne sont pas encore en possession de tous les droits auxquels ils
aspirent, cela s'explique uniquement par les difficultés dont tout pouvoir
sensé et soucieux de sa position doit tenir grand compte.
Veuillez recevoir, etc.
Le président du conseil des ministres, et ministre
des affaires étrangères,
M. Garaschanin.
III. Articles du Svetovide
en 1865. — Assassinats d'Alealay et d'Abinon. — Affaire delà veuve Michoulam
(jeune fille juive baptisée de force). — Affaire de M. Stern, israélite
anglais, à 'qui l'on refuse le droit de séjour.
N° 7. M. Russo à M. Ad. Crémieux.
Belgrade, le 2 février 1865.
Monsieur,
Je m'empresse, par la présente, d'accuser réception
de votre honorée en date du 2 janvier dernier, ainsi que de la réponse aux
violentes attaques contre le judaïsme publiées par le journal serbe Svetovide.
Nous nous sommes empressés de traduire cette réponse en serbe et de
demander au gouvernement l'autorisation de la faire insérer dans les colonnes
du journal. Mais, hélas ! cette autorisation nous a été refusée. Vous voyez par
la, monsieur le Président, que lorsqu'on fait publier contre nous les articles
les plus violents, on ne nous permet pas de nous défendre devant le public,
qui, croyant aux prédications de son journal, ne laisse pas de nous accabler de
toutes sortes -d'injures. Depuis l'apparition de cet article du Svclovide,
personne ne pense plus à la possibilité do nons faire jouir des droits de
citoyens, nous-mêmes n'y pensons plus: nous ne songeons qu'à la conservation de
notre vie, menacée de plus en plus chaque jour. Nous avons eu l'honneur de vous
faire part du déplorable accident qui nous est arrivé, la mort do noire frère
Jacques Al-calay, assassiné à Chabatz. Nous fîmes apporter son cadavre à
Belgrade pour le soumettre à l'examen d'une commission médicale; cet examen
prouva qu'il avait été étranglé, et qu'après sa mort on lui avait introduit
dans la bouche de l'acide sulfurique, pour faire croire à un suicide. Cette
ruse fut découverte lorsqu'on eut ouvert l'estomac, car il fut constaté qu'il
ne s'y trouvait aucune trace de poison. Apres l'autopsie, qui eut lieu en
présence d'un commissaire de police de la localité, nous ensevelîmes les restes
de la malheureuse victime du journal serbe, à l'exception de la langue et de
l'estomac, qui furent déposés au bureau de police. Quant aux mesures prises par
le gouvernement à la suite de ce fait, nous ne sommes pas en mesure de vous les
faire connaître.
Nous étions encore sous le coup de ce douloureux
événement, quand nous apprîmes un nouveau malheur. Un de nos frères,
très-honnête homme, père de six enfants, Salomon Abinon, partant de la Bosnie
pour la Serbie, a eu le malheur de prendre le chemin de Chabatz. A peine sorti
de cette ville, il fut mis à mort et jeté dans la Save. Nous avons porté
plainte aux autorités légales, sans pouvoir obtenir satisfaction. Les deux
malheurs que nous venons de citer sont le résullat de l'article provocant du Svetovide.
Tout le monde nous est hostile, et nous sommes obligés de nous cacher pour
garantir notre vie. C'est pourquoi nous prions l'Alliance de vouloir
bien songer aux moyens de proléger nos jours, et de nous transporter de ce
malheureux pays dans celui qu'elle jugera convenable. Toute revendication des
droits civils est inutile dans les circonstances actuelles; il ne s'agit plus
que de nous préserver du massacre qui nous menace tous les jours.
M. le rabbin de Szegedin, en Hongrie, irrité des
violente? attaques publiées par le journal serbe, a eu la bonté de nous
transmettre, pour repousser ces attaques, une réponse qu'on pourrait qualifier
à bon droit d'argumentum ad hominem; mais cette réplique si habile a eu
le même sort que celle de l'Alliance.
Je vous fais part de ce triste événement, dans
l'espoir que vous compatirez à nos malheurs et que vous ne négligerez rien pour
venir au secours de vos malheureux frères de la Serbie.
Je vous prie, en même temps, de nous permettre de
renouveler l'expression de la haute estime que les malheureux juifs de Serbie
professent pour vous, ainsi que pour les membres de l'Alliance israélite.
David B. Russo.
N0 8*.
M. Blunt, faisant fonctions de consul
général, au comte Russell. Belgrade, le 28 mars 1865.
Mylord,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre
dépêche du 15 courant, contenant copie d'une note de sir Francis Goldsmid,
ainsi que la copie d'une lettre adressée à l'Alliance israélite de Paris
au sujet des violences exercées contre les juifs de Serbie et m'invitant à
faire une enquête sur les faits relatés dans cette lettre et à vous adresser un
rapport à ce sujet.
Quelques jours avant d'avoir reçu votre dépêche,
j'avais adressé au chargé d'affaires de Sa Majesté à Constantinople un rapport
relatif aux persécutions dont se plaignent les juifs serbes,.l'ai l'honneur de
vous transmettre ci-joint copie de ce rapport, avec une copie de la pièce y
annexée.
Comme les explications que j'obtins au sujet de ces
persécutions étaient peu nettes, je m'adressai à M. Garaschanin pour en obtenir
de plus satisfaisantes. Celles que j'ai reçues de ce fonctionnaire serbe sont
mentionnées dans le rapport ci-inclus de M. le chancelier Fitzio.
Les autorités serbes m'ayant déclaré qu'Alcalay
s'était donné la mort, tandis que l'Alliance israélite soutenait qu'il
avait été assassiné, je m'empressai de consulter les rapports faite par les
médecins qui, tant à Chabatz qu'à Belgrade, avaient été chargés de l'autopsie
de ce juif, afin de pouvoir vous dire laquelle de ces deux versions méritait
créance. Je demandai également a M. Fitzio de me procurer copie de ces
documents, mais M. Garaschanin m'exprima son regret de ne pas pouvoir me les
fournir.
Quant au meurtre d'Abinon, vous apprendrez avec
satisfaction que l'assassin, qui est aussi gravement soupçonné d'avoir
assassiné deux musulmans a été arrêté et subit en ce moment même son jugement à
Chabatz, et que M. Garaschania a déclaré à M. Fitzio que si le meurtrier est
légalement déclaré coupable, il sera condamné et exécuté sans délai.
On ne saurait douter qu'une suite d'articles
violents, publiés dans un journal local (le Svetovide), n'ait contribué
pour beaucoup à soulever les passions et les préjugés qui malheureusement
régnent en Serbie contre los juifs; et il est notoire que les violences dont
les juifs se plaignent ont été commises après la publication de ces articles.
M. Crémieux et le rabbin de Szegedin ont envoyé au Svetovide
des réponses dont le gouvernement serbe a empêché la publication; il s'est
ainsi exposé au soupçon d'avoir encouragé la presse locale contre les juifs.
Quant aux autorités serbes, je penche à croire que,
dans l'affaire d'Alcalay, leur conduite a été tant soit peu légère. Le préfet
de Belgrade a fait emprisonner un juif pour avoir soutenu qu'Alcalay avait été
assassiné par un Serbe. Les juifs se sont vivement plaints de cette mesure, et
leurs plaintes ne sont pas inoins fondées que vives.
L'assassinat d'Abinon éveilla l'attention du
gouvernement;
des mesures de police furent prises sans retard; le
préfet de Cbabatz reçut des instructions pour assurer la sécurité des juifs de
son district, et l'éditeur du Svetovide l'ordre de cesser ses
invectives.
Le prince de Serbie, mylord, déplore et désapprouve
les actes sur lesquels on a appelé voire attention; je crois qu'il est bien disposé
pour ses sujets juifs et qu'il désire faire disparaître les restrictions qui
pèsent sur eux; mais ses conseillers lui font craindre qu'il ne s'expose à de
nombreuses calomnies en émancipant les Israélites, considérés par les Serbes
comme des étrangers et des hérétiques.
Agréez, etc.
J.-E. Blukt.
No 9*.
M. Blunt, faisant fonctions de consul
générale à M. Fane. Belgrade, le 21 mars 1865.
Monsieur,
Le rapport ci-inclus qui m'a été adressé par le
comité des juifs sorbes de Belgrade contient des renseignements relatifs à
l'assassinat commis en janvier dernier dans le district de Chabatz, comme vous
l'a. appris ma dépêche du 21 dernier.
Pour ce qui concerne Jacques Alcalay, les autorités
serbes déclarent que sa mort est le résultat d'un suicide; ses parents et ses
amis affirment qu'il a été assassiné. Les preuves qu'ils en fournissent donnent
un grand poids à cette assertion. Elles ont été fortement recommandées à
l'attention du gouvernement serbe par les juifs de Belgrade; quant au pauvre
Salomon Abinon, point de doute qu'il n'ait été assassiné. Ce qu'il y a de plus
révoltant dans ce crime, c'est que l'assassin, un Serbe, s'est servi de ses
enfants comme complices et s'est ensuite vanté d'avoir tué un juif.
Les Serbes se font un jeu de la vie humaine; un meurtre
n'est rien à leurs yeux.
Les juifs serbes n'en sont que plus alarmés et
comprennent qu'ils ne sauraient vivre en sécurité en Serbie, aussi longtemps
qu'ils ne posséderont pas de droits égaux à ceux de leurs concitoyens.
J.-E. Blunt.
N° 10.
Rapport du Comité de l'alliance israélite de
Belgrade au sujet de persécutions essuyées par les juifs de Serbie.
1o Jacques Alcalay. — Le 16 janvier 1865, Jacques
Alcalay, négociant, établi à Chabatz, sortit de sa maison à quatre heures du
malin pour aller voir son père, qui demeurait dans la cour de la synagogue.
Comme il ne revenait point, sa famille se mita sa
recherche; mais ne pouvant le retrouver, elle envoya une dépêche à ses parents
de Belgrade pour les informer de sa disparition. Sur la demande que nous fîmes,
s'il ayait bu et mangé la veille, on nous répondit affirmativement. Le même
jour, dans l'après-midi, on avertit les autorités locales, qui remirent
l'enquête au lendemain.
Le 17 du même mois, on nous fit savoir, par le
télégraphe, qu'Alcalay avait été trouvé mort dans la cour de la synagogue, à
l'endroit même où on l'avait cherché la veille. Le préfet s'y rendit,
accompagné d'un médecin. L'autopsie constata qu'Alcalay avait été étranglé, et
qu'âpre? sa mort on lui avait versé de l'acide sulfurique dans la bouche pour
faire croire à un suicide.
Ce fait fut confirmé par l'absence de poison dans
l'estomac, ainsi que par le gonflement de la langue et de la bouche, où l'on en
remarqua une grande quantité.
De plus, on trouva Alcalay tout habillé, sa montre
d'or dans sa poche, sa bague au doigt, et ses vêtements tout secs, quoiqu'il
eût plu toute la journée.
Ayant appris ces nouvelles, nous priâmes les
autorités légales de nous permettre de faire transporter le corps d'Alcalay à
Belgrade, ce qui nous fut accordé non sans difficulté.
Le cadavre apporté à Belgrade, on nous ordonna de
l'enterrer immédiatement, et ce ne fut que trois jours après, et sur les ordres
formels du prince, qu'on nous permit de le soumettre à l'examen de trois
médecins, dont deux choisis par nous.
Cet examen confirma pleinement l'opinion du médecin
de Chabatz: la strangulation et l'introduction après coup du poison dans la
bouche. Après cet examen, le corps nous fut rendu par la police, mais l'estomac
et la langue de la victime furent retenus par elle, et sont encore déposés au
bureau de la préfecture.
2° Salomon Abinon. — Un pauvre Israélite de Bosnie,
père de sept entants, se rendait à Belgrade pour solliciter quelques secours
auprès de ses coreligionnaires. Arrivé à Chabatz, le 23 janvier, les juifs de
celte ville, dans l'intention de lui venir en aide, mirent à sa disposition une
voiture pour qu'il pût se rendre à Belgrade. Ils avertirent en même temps de
son arrivée ses frères de cette ville. A mi-chemin, force fût à Abinon de
passer la nuit dans une auberge. Le cocher resta dans la cour. Pendant son
sommeil, Abinon fut, saisi par l'aubergiste et ses deux fils, et enfermé dans
une cave. Après trois jours de supplice, il fut tué à coups de hache. Les
assassins prirent ensuite son corps et le jetèrent dans la Save, qui coule près
de l'auberge.
Sur notre demande, le cocher 'qui avait conduit; le
malheureux Abinon fut emprisonne, mais on ne le fit que longtemps après
l'arrestation des assassins qui s'étaient vantés publiquement d'avoir tué un
juif. Quant à l'auteur de l'assassinat de Jacques Alcalay, il est encore
inconnu. Nous ne connaissons pas non plus les mesures prises par l'autorité
pour le découvrir.
Le président du Comité de l’Alliance Israélite de
Belgrade,
David B. Russo.
No 11*.
M. Fitzio à M. Blunt, faisant fonctions de consul
général.
Belgrade, le 24 mars 1865.
Monsieur,
Conformément à vos ordres, je me suis rendu chez M.
Garas-chanin pour le prier de vous fournir des informations sur la mort de deux
juifs, Alcalay et Abinon.
M. Garaschanin m'a dit que les autorités ont obtenu
des preuves qui démontrent qu'Alcalay, sujet serbe, s'est donné la mort.
Pour ce qui regarde Abinon, sujet ottoman, d'après
le dire de M. Garaschanin, la police a arrêté un aubergiste qui a avoué avoir
tué ce malheureux juif.
L'aubergiste est emprisonné à Chabatz, où son
jugement aura lieu.
M. Garaschanin m'a dit de vous informer qu'aussitôt
qu'il sera prouvé que cet aubergiste est l'auteur de l'assassinat, il sera
condamné à mort el exécuté sans relard.
J'ai demandé à M. Garaschanin de me laisser prendre
copie des procès-verbaux des médecins qui ont examiné le corps d'Alcalay; mais
il regrette de ne pas pouvoir vous être utile en ceci, car tous les documents
sont devant les tribunaux, d'où il ne peut, dit-il, les retirer.
Il m'a en outre prié de vous dire que le
Gouvernement serbe a recueilli des indices qui lui donnent le droit de supposer
que l'aubergiste en question est aussi l'auteur du meurtre commis en 1862 sur
deux musulmans, dans,1e même local où Abinon a été tué, et que la police de
Chabatz a t'ait des recherches à ce sujet.
J'ai, etc.
D. Fitzio.
N0 12*.
Le comte Russell à M. Blunt, faisant
fonctions de consul général. Foreign Office, le 29 avril 1865.
Mylord,
Conformément à votre dépêche du 28 dernier, relative
à la situation des israélites serbes et aux dispositions favorables du prince
de Serbie à leur égard, je vous invite à faire tous vos efforts pour amener le
prince à réaliser ses bonnes intentions envers ses sujets.
Agréez, etc.
Russell.
N° 13*.
M. J.-M. Montefiore au comte Russell.
North l'ark, Grawley, Sussex, le 6 juillet 1865.
MYLORD,
Je regrette vivement de vous importuner de nouveau
au sujet de la situation malheureuse des juifs de la Serbie; mais notre comité
a récemment reçu une communication de M. Russo, président de la communauté
juive de Belgrade, se plaignant de ce qu'aucune mesure n'a été prise pour faite
cesser les vexations auxquelles celte communauté est en butte.
Permettez-nous d'ajouter qu'un certain M. Israël
Stern, banquier à Belgrade, dans une lettre qu'il vient d'adresser à notre
comité, se plaint de ce que le Gouvernement serbe lui a ordonné de renvoyer de
son service trois commis Israélites, employés par lui dans sa maison de banque
de Chabatz. M. Stern n'établit pas qu'il est Anglais, mais il allègue que le
traité conclu entre l'Angleterre et la Turquie autorise tout sujet anglais à
avoir à son service autant de personnes qu'il lui plaît. Il fait, lui aussi,
une désolante peinture de la situation des juifs de l'intérieur de la Serbie.
Je me serais fait un scrupule d'appeler votre
attention sur un acte de violence purement individuel; mais, dans l'espèce, si
le fait était exact, il révélerait un état de choses aussi contraire à la
civilisation qu'à l'humanité.
La communauté israélite de Belgrade est persuadée
que voire influence est toute-puissante sur le Gouvernement serbe, et que, si
vous vouliez intervenir de nouveau avec votre bienveillance habituelle, cette
intervention aurait les meilleurs résultais.
C'est sur la demande du Board of Deputies que
je viens vous soumettre ces faits, certain que vous les examinerez avec
l'attention. la plus bienveillante, Agréez, etc.
J.-M. Montefiore, président p.t.
N° 14*.
Le consul général Longworth au comte Russell.
Belgrade, le 10 août 1865.
Mylord,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre
dépêche du 11 dernier, contenant copie d'une lettre de M. J.-M.
Montefiore, relative aux plaintes des juifs de., Serbie et appelant mon
attention toute particulière sur l'ordre que le gouverneur serbe a donné à M.
Stern, banquier à Belgrade, de renvoyer de son service trois juifs employés
comme commis dans sa maison de banque à Chabatz, et m'invitant à faire une
enquête sur lés faits signalés par M. Montefiore, et à vous faire un rapport à ce
sujet.
M. Israël Stern est un sujet anglais établi dans la
ville de Semlin. Au commencement de cette année, il acheta à Chabatz le fonds
de commerce du juif serbe Alcalay, qui fut empoisonné en décembre 1864; quand
il prit possession de ce fonds, il fut mandé par le préfet, qui lui dit
qu'étant juif, il ne pouvait séjourner dans la ville pour affaire commerciale
sans une permission spéciale du Gouvernement. M. Stern vint à Belgrade et
soumit l'affaire au consulat général, quand M. Blunt, qui remplissait, à celte
époque, les fonctions de consul général, en fit l'objet d'une correspondance
avec M. Garaschanin.
Ce fut sur les représentations de ce consulat que M.
Stern put. retourner à Chabatz et continuer librement le commerce du dit
Alcalay; mais peu de temps après il retourna à Semlin, laissant la direction de
son établissement de Chabatz à deux j'uifs qu'il avait amenés avec lui de
Belgrade. Comme ces deux juifs étaient des sujets serbes et appartenaient à la
communauté juive dé Belgrade, ils reçurent du préfet de Chabatz l'ordre de
quitter la ville, conformément à la loi qui défend aux juifs serbes d'aller
d'un district à l'autre pour affaire commerciale.
M. Stern réclama de nouveau l'appui de ce consulat.
Il ne lui fut pas refusé par M. Blunt, qui se rendit chez M. Garaschanin, lui
montra les désagréments et le tort auxquels M. Stern serait exposé si le préfet
maintenait ses ordres, et exprima l'espoir que le gouvernement serbe inviterait
le préfet à rapporter ces ordres. M. Garaschanin déclara à M. Blunt que le
préfet avait sagement agi, que ses ordres étaient motivés par les lois
restrictives du pays régissant les juifs, et que le Gouvernement serbe ne
permettrait pas à des juifs serbes d'éluder ces lois sous prétexte qu'ils sont
au service de résidents étrangers.
M. Garaschanin reconnut cependant que M. Stern était
libre d'em-ployer dans sa maison des membres de la communauté juive de Chabatz,
et, sur la demande de M. Blunt, il envoya au préfet de cette ville une dépêche
pour permettre aux deux juifs en question de rester pendant trois semaines
encore au service de M. Stern, qui promit de les renvoyer do son service après
ce délai. Bien que ces arrangements aient été pris lu 26 mai dernier, il y a
plus de deux mois, M. Stern n'a pas renvoyé les deux juifs, et cependant les
autorités serbes ne paraissent plus s'être occupées d'eux.
Lors de la réception de votre lettre du 11 juillet,
j'obtins une audience de M. Garaschanin, que je trouvai sur le point de quitter
Belgrade pour accompagner le prince dans une tournée à l'intérieur. Comme il
était pressé par le temps, je ne pus discuter à loisir l'affaire avec lui, et
je ne le trouvai pas disposé, comme je l'espérais, à entrer dans des détails.
Il reconnaissait à son gouvernement seul le droit de traiter avec les juifs, et
se renfermait dans des assurances générales quant aux désirs du prince de
montrer toute la tolérance compatible avec les préjugés de ses sujets serbes,
le caractère et les coutumes des juifs eux-mêmes, qui les avaient tenus
éloignés jusqu'à ce jour des Serbes. Le gouvernement cependant, ajoutait-il,
avait l'intention de promulguer bientôt, dans l'intérêt général du pays, des
lois nouvelles dont les juifs feraient aussi leur profit.
M. Garaschanin me fit espérer qu'il serait de retour
à Belgrade dans une quinzaine; comme il n'en fut pas ainsi, je m'adressai, pour
obtenir des explications plus satisfaisantes sur ce sujet, à M. Zukitch,
ministre des finances, chargé par intérim du département, des affaires
étrangères.
Les deux points qui exigeaient une explication toute
particulière étaient ceux signalés dans la dépêche de M. Blunt, en date du 28
mars, ayant trait l'un au jugement et à la punition de l'assassin du juif
Abinon, l'autre à l'enlèvement et à la conversion forcée au christianisme d'une
jeune fille juive, signalés dans la pétition de sa mère, pétition dont vous
trouverez ci-inclus la traduction.
Quant au premier de ces points, M. Zukitch m'assura
que les tribunaux avaient agi avec justice et impartialité. Le meurtrier
d'Abinon avait été reconnu coupable, mais avec des circonstances atténuantes,
la preuve ayant été fournie qu'au moment du crime il était en état d'ivresse,
ce qui, d'après la loi serbe, constitue des circonstances atténuantes; que,
cependant, il serait puni avec la rigueur usitée en pareil cas.
Pour ce qui concernait la pétition de la femme
Michoulam, se plaignant du rapt de sa fille, M. Zukitch déclara qu'en apprenant
ce fait il en avait ressenti une vive indignation, qui se calma beaucoup quand
il fut mieux renseigné. Il avait appris, en effet, que la pétitionnaire avait
découvert plus tard qu'il avait existé pendant quelque temps des rapports
illicites entre les deux personnes dont il s'agissait, et que, dans cet état de
choses, elle n'était pas disposée à reprendre sa fille, dont la réputation et
l'avenir seraient infailliblement compromis si elle était répudiée en ce
moment.
Ces affirmations, d'autre part, sont combattues par
les juifs, dont les correspondants à Chabatz soutiennent que la femme Michoulam
n'a pas abandonné sa fille comme l'a déclaré le gouvernement du district. Il
est difficile do discerner, à Belgrade, l'exacte vérité des faits à cause de
ces assertions contradictoires. Je crois qu'il est probable cependant que la
justice n'a pas fait tout son devoir dans cette circonstance. L'arbitraire qui
règne dans ce pays est notoire, et je ne pense pas que, sous ce rapport, les
juifs aient lieu de se plaindre beaucoup plus que les Serbes eux-mêmes.
Quant au principe de la tolérance et à l'atteinte
que le gouvernement serbe avait portée à ce principe en retirant l'autorisation
qui avait été accordée aux juifs, par le prince Milosch, de se fixer dans
l'intérieur, M. Zukitch s'en expliqua avec beaucoup plus de franchise que M.
Garaschanin. Il reconnut que les selliacs (paysans serbes) n'étaient pas
hostiles aux juifs, qui leur fournissaient les objets nécessaires à leur
consommation à des conditions beaucoup meilleures que celles qu'ils trouvaient
partout ailleurs; l'opposition qu'on leur faisait venait, disait-il, des
commerçants de Belgrade, parmi lesquels se trouvaient un certain M. Andrewitch,
Serbe riche à plusieurs millions, et d'autres négociants serbes de l'intérieur,
qui souffraient de la concurrence que leur faisaient les juifs. Était-il
possible au gouvernement serbe, me demandait-il, de lutter contre une
corporation aussi puissante?
Les explications que M. Zukitch me donna étaient si
plausibles, qu'elles ne me laissèrent aucun doute sur les causes de la
persécution dont les juifs sont l'objet en Serbie. Comme le prouveraient
quelques-unes de mes dépêches, si on voulait bien s'y rapporter, j'avais,
depuis longtemps, soupçonné quels en étaient les véritables motifs, et je
m'applaudis, en quelque sorte, de voir mes soupçons confirmés par M. Zukitch.
Je sentis, en même temps, combien avaient été superflus et mon appel a l'esprit
du siècle, et la peine que je m'étais donnée pour montrer a quel point des
choses, d'ailleurs insignifiantes, deviennent de la plus grande importance,
quand le principe de la tolérance s'y trouve en jeu.
Ce principe, je m'en aperçois maintenant, n'est
nullement en cause. Ce qui préoccupait surtout le gouvernement serbe, c'était
le moyen de se concilier les sympathies des turgowatz de Belgrade et des
petits négociants de l'intérieur, dont il ne jugeait pas prudent, à cause de
l'impopularité dans laquelle était tombé le gouvernement, de s'aliéner d'aucune
façon les bonnes dispositions. Ces considérations, mylord, sont bien mesquines,
sans doute;
N° 15.
M. Blunt, faisant fonctions de consul général, à M.
Garaschanin. Belgrade, le 2 mai 1865.
monsieur LE president
M. J. Stern, sujet anglais, devant bientôt se rendre
à Chabatz, pour s'y établir et y entreprendre des affaires commerciales, je
m'empresse de vous prier de vouloir bien inviter les autorités de la localité à
lui prêter, en cas de besoin, la protection nécessaire.
Je prends la liberté de vous faire cette demande,
parce que l'autorité consulaire britannique n'est pas représentée à Chabatz.
Veuillez agréer, etc.
J.-E. Blunt.
No 16.
M. Garaschanin à M. Blunt, faisant fonctions
de consul général. Belgrade, le 22 avril/4 mai 1865
En réponse à votre honorée du 2 mai, par laquelle
vous demandez l'appui du gouvernement serbe en faveur de M. Stern, sujet
anglais, qui a l'intention de faire le commerce à Chabatz, j'ai l'honneur de
vous informer qu'on ne donne de la part du ministère des permissions spéciales
à aucun sujet étranger qui voudrait s'occuper de ses affaires dans l'intérieur
du pays.
Permettez-moi d'ajouter qu'il y a chez nous des lois
expresses d'après lesquelles les marchands étrangers peuvent s'occuper du
commerce dans nos villes âpres avoir rempli préalablement (cela va sans dire)
toutes les conditions prescrites par la loi.
M. Stern peut profiter, comme tous les étrangers, de
ces lois.
La protection du pays ne lui fera pas défaut, et il
est du devoir du gouvernement de la lui accorder, car il ne fait aucune
différence entre les étrangers et ses sujets serbes.
Agréez, etc,
Garaschanik.
N° 17.
M. Blunt, faisant fondions de consul général, à M.
Garaschanin.
Monsieur le président,
J'ai reçu hier la note que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 22 avril/4 mai, en réponse à ma communication du 2
courant.
Je sais, monsieur le Président, que d'après les
traités et l'usage en vigueur, les sujets de Sa Majesté Britannique peuvent
s'établir librement dans les villes de l'intérieur.
La demande que j'ai pris la liberté de vous faire a
été motivée par le Natchalnik de Chabatz Ce fonctionnaire, pour des raisons
inadmissibles, a déclaré au sujet anglais en question qu'il ne pouvait
s'établir à Chabatz sans une permission du gouvernement de Son Altesse le
prince.
M. Stern doit quitter Belgrade pour Chabatz jeudi
prochain, le 11 de ce mois.
Agréez, etc.
J.-E. Blunt.
N° 18.
Pétition de la femme Bohora I. Michoulam.
Monsieur le Ministre,
La soussignée, sujette serbe, appartenant à la
religion Israélite, vient, par la présente, vous exposer le cruel événement qui
l'a frappée les 17 et 18 de ce mois et qui mérite la compassion de tout cœur
humain.
L'humble soussignée a perdu, il y a quelques mois,
son mari, qui lui a été enlevé après une longue maladie. L'unique consolation,
le seul espoir de sa vieillesse, reposait sur une fille de seize ans, qu'elle
avait entourée de toute sa sollicitude, dans l'espérance qu'elle lui
prodiguerait, un jour, les soins qu'une mère a le droit d'attendre de son
enfant.
Dans la soirée du 17 de ce mois, mon enfant
disparut, et, après l'avoir vainement cherchée partout, j'allai, avec mes amis,
chez M. le sous-préfet, pour l'informer de la disparition de ma fille.
M. le sous-préfet nous promit de donner
immédiatement des ordres pour la rechercher. Mais, comme il tardait à donner
ces ordres, j'envoyai de nouveau du monde à M. le sons-préfet, pour solliciter
sa protection. Mais, au lieu de tenir parole, il se montra irrité contre mes
envoyés et dit qu'il leur ferait donner la bastonnade s'ils se permettaient de
le déranger de nouveau pour cette affaire; il lit mettre, en même temps, des
postes devant toutes les maisons juives, avec ordre de ne laisser sortir, cette
nuit, aucun juif de sa maison.
Je passai cette nuit, avec mes amis, dans les plus
terribles angoisses. Un spectacle plus cruel m'attendait le lendemain 18:
l'église de Chabalz était comble, de bonne heure;
une foule de soldats et de gendarmes formaient la haie devant l'église et
veillaient partout a. ce qu'aucun juif ne s'en approchât et ne souillât, par sa
présence, la cérémonie nationale.
Et quelle était cette cérémonie'? Les Serbes
baptisaient une jeune fille juive qu'on avait enlevée, la veille, à sa mère,
qui n'avait d'autre soutien qu'elle pour ses vieux jours.
Sachant que ces façons d'agir des autorités de
Chabatz sont tout à fait contraires aux lois du pays, et certaine qu'elles
inspireront à notre souverain et à son gouvernement si juste et si bienveillant
la plus vive indignation, je vous prie, monsieur le Ministre, vous et le
Gouvernement serbe, de vouloir bien donner des ordres pour que mon enfant me
soit rendue aussitôt que possible.
Je le demande au nom des droits delà famille, au nom
des droits de l'humanité et de ceux de la civilisation moderne.
Pleine de confiance en votre clémence et en celle du
gouvernement serbe tout, entier, j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond
respect,
Monsieur le Ministre,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
BOHORA-ISAAC-MICHOULAM.
Belgrade, le 24 juin 1865.
IV. Nouveaux efforts en
faveur des juifs en 1867. — Initiative de l'Alliance israelite universelle.
— Lettre de lord Stanley. — Interpellation de sir Francis Goldsmid, du 29
mars 1867. — Concours de l'Italie. — Le prince à Vienne et à Constantinople. —
Aali-pacha et M. de Camondo.
N° 19*.
Le Consul général Longworth à Lord Stanley.
Belgrade, le 24 mars 1867.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre
dépêche du 14 courant, contenant copie d'une lettre de la Société de l'Alliance
Israélite, de Paris, relative à la condition des Israélites serbes, et
m'invitant à vous fournir sous peu un rapport sur les faits signalés dans cette
lettre, accompagné dos observations qu'elle pourrait me suggérer.
Pour ce qui a trait au rapport adressé à Votre
Excellence, sous la date du 20 février, je devrais commencer, je pense, par le
dépouiller, autant que possible, des exagérations dont, pour produire de
l'effet, sont ordinairement remplies ces histoires de persécutions. On prétend
dans ce rapport que les assassins eux-mêmes n'ont que trop souvent le privilége
de l'impunité. Examinée de près, cette accusation se réduit à deux meurtres
commis dans l'espace de deux ans en tout, et si l'on tient compte du nombre des
juifs et de celui des Serbes, ainsi que de l'esprit d'illégalité qui règne
encore dans ce pays, c'est un chiffre dont les premiers ne peuvent avoir aucune
raison de se plaindre.
Qu'une justice impartiale soit rendue aux juifs et
aux chrétiens, c'est une chose qu'on peut difficilement exiger dans l'état
actuel de la société; les Israélites pourront élever toutes les prétentions
qu'il leur plaira de faire partie de la nation, un point certain, c'est que les
Serbes les ont toujours considérés, et il est probable qu'ils les considéreront
longtemps encore comme des étrangers, et l'esprit intolérant dont ils sont
animés contre les juifs n'a pas peu d'analogie avec celui du peuple élu
lui-même, aux premiers temps de son histoire.
Mais bien qu'ils n'aient certainement pas une grande
affection pour les israélites, et qu'ils ne soient pas disposés à les
considérer comme leurs égaux, je ne crois pas, quoi que puisse faire le clergé,
que le fanatisme ait aveuglé les paysans de l'intérieur (les selliacs,
comme on les appelle), au point de les rendre insensibles aux avantages du
petit trafic auquel les Israélites se livraient auparavant dans l'intérieur du
pays.
L'opposition qui leur est faite et les restrictions
qui les frappent, proviennent de la rivalité des négociants serbes (ou tur-gowatz)
de Belgrade er, d'autres petites villes qui, ainsi que M. Ricketts l'a
parfaitement fait remarquer dans une de ses dépêches, sont étroitement, liés
avec la bureaucratie subalterne de Belgrade.
Toutefois, avant d'entrer dans d'autres détails au.
sujet de ce qui a été fait pour les israélites dans le passé, ou de ce qui
pourra être fait pour eux dans l'avenir,' je désirerais rectifier quelques
points qui ont été présentés sous un faux jour. 11 n'est pas vrai que les
israélites soient rigoureusement parqués dans le vieux quartier juif de
Belgrade: ceux qui ont les moyens de louer ou d'acheter des maisons dans
d'autres parties de la ville, sont libres de le faire, et, pas plus tard que
l'année passée, on leur a permis d'occuper des maisons dans un quartier plus
sain. On décréta aussi l'érection d'une école, en partie, je crois, aux frais
du Gouvernement, qui affecte de protéger les Israélites tout en les
persécutant.
D'un autre côté, il n'y a pas un mot de vérité dans
l'allégation que leurs maisons ont été abattues à l'époque du bombardement de
la ville. Les maisons qui ont été démolies se trouvaient du côté de l'esplanade
longeant la forteresse. Aucune d'elles n'appartenait aux juifs, dont le
quartier est situé au milieu du quartier turc, qui a été naturellement respecté
par les artilleurs turcs. Le canon a pu leur causer quelque dommage, mais ce
dommage est relativement de peu d'importance, et la vérité est, bien que tous
n'aient pas eu le courage de l'avouer, qu'après leur fuite de la ville, lors de
l'évacuation des Turcs, leurs maisons ont été pillées avec les autres, et qu'à
leur retour ils les ont trouvées dévastées.
Si vous désirez savoir combien de démarches ont été
faites, à diverses reprises, par ce consulat, pour améliorer la situation et
atténuer les souffrances de ces pauvres gens, les nombreuses dépêches et les
documents y annexés, adressés au Foreign Office tant par moi que par M.
Ricketts, pendant mon absence, pourront vous édifier à cet égard.
Avant même d'avoir reçu aucune instruction à ce
sujet, j'en avais incidemment parlé dans ma dépêche en date du 13 avril i861,
dans laquelle j'établissais qu'on avait résolu d'expulser les juifs do
l'intérieur du pays, parce qu'on les accusait d'être des émissaires et des
espions de la Porte.
Ce motif fut pour beaucoup sans doute dans les
mesures prises contre eux, bien qu'il y en eût un autre dont je vais parler, et
qui y contribua bien davantage. Quelques semaines auparavant seulement,
l'archevêque orthodoxe do Belgrade, dans une conversation qu'il eut avec M.
Palotta, employé de la Société des missions juives de Londres, déclara qu'on ne
rapporterait jamais les lois d'exclusion qui frappaient les juifs, parce qu'on
savait qu'ils étaient les agents secrets et les espions des Turcs. Maintenant,
que la Serbie tout entière ait été pendant longtemps un foyer de sédition et de
conspiration contre la Porte, et que celle-ci se soit naturellement ménagé tous
les moyens dont elle disposait pour obtenir le secret de ces menées, cela est
incontestable; mais que les juifs, par intérêt, et plus que toute autre classe
de la société, aient fait le métier d'espions, je me refuse formellement à le
croire. Je ne crois pas non plus que l'archevêque ait de plus solides raisons
pour ses soupçons que l'esprit de secte dont il est ouvertement animé contre
les juifs, et qui, je le répète, n'est pas sans influence sur l'esprit da la
généralité de ses concitoyens; mais je suis convaincu que la cause première de
toutes ces persécutions est une simple jalousie de métier, comme le prince
Michel m'en a lui-même fait l'aveu à cette époque, en disant que les juifs
vendaient à meilleur marché et prêtaient leur argent à un taux moins élevé que
les Serbes.
Fort ensuite des instructions du Gouvernement de Sa
Majesté, je fis de nouvelles démarches; et si, malgré le concours bienveillant
et dévoué de M. Philip Christich, qui était alors ministre des affaires
étrangères, je ne parvins pas à faire rapporter le décret qui bannissait tous
les juifs de l'intérieur, j'en obtins du moins un adoucissement.
Depuis celle époque, les efforts incessants de ce
consulat sont restés infructueux et le nombre des familles juives faisant le
commerce à l'intérieur, après avoir été de soixante, a été réduit de plus de la
moitié. Une semblable diminution s'est produite dans la population juive de
Belgrade, qui vit de ce trafic à l'intérieur, et qui est tombée de plus de
2,000;1 1,000.
Un exposé lucide du sort passé des juifs et de la
situation malheureuse dans laquelle ils sont tombés se trouve dans la dépêche
de M. Ricketts, en date du 2S juillet. Vous verrez aussi dans les dépêches de
M. le consul Blunt que, dans deux cas d'assassinat et un de rapt,
l'intervention de ce consulat n'a pas fait défaut aux juifs.
Vous trouverez, dans ma dépêche, en date du 10 août,
des renseignements précis sur ces faits, ainsi que la conviction à laquelle je
suis arrivé, qu'avec les raisons.militant pour le maintien des restrictions
qu'on fait peser sur les juifs et qui se trouvent reproduites dans cette
dépêche, il reste peu d'espoir de les délivrer de l'oppression dont ils sont
l'objet.
Quant à des démarches qui pourraient être faites
actuellement en faveur des juifs, il est de mon devoir de déclarer que je n'ose
pas en espérer de résultat immédiat.
J'ai trouvé M. Garaschanin résolu, comme je m'y
attendais, à ne plus faire de concession. Pour écarter toute discussion
inutile, je commençai par lui accorder que les avanies dont les Israélites se
plaignaient, avaient été exagérées par eux. En effet, ces plaintes n'avaient
pas de fondement plus sérieux que les crimes dont les chrétiens accusaient
continuellement les Turcs. Il y avait cependant cette différence, et il ne
l'ignorait pas, que celles des premiers trouveraient probablement peu de
créance en Europe, et qu'on n'y ferait même pas attention, tandis que les
réclamations élevées contre les atrocités dont les chrétiens accusaient les
Turcs allaient en augmentant chaque jour, et trouvaient comme d'habitude une
ample satisfaction. Il est de l'intérêt du peuple serbe, lui dis-je, tout
autant que de celui des juifs, que ces derniers puissent faire librement le
commerce à l'intérieur: le Gouvernement ruine le commerce du pays, en lui
imposant ces entraves et en fermant la porte à la concurrence; on crée ainsi un
mauvais système commercial, car les commerçants serbes aiment le crédit, à long
terme avec des bénéfices exorbitants, tandis que les juifs préfèrent rentrer
promptement dans leur capital et se contentent d'un gain modeste.
Mais ni ce raisonnement, ni les sentiments
d'humanité auxquels je fis appel ne produisirent d'effet. L'influence des Turgowatz
c'est-à-dire des négociants de Belgrade et des petites villes de
l'intérieur, est, comme je l'ai déjà fait observer, toute puissante, et elle a
encore grandi à la suite d'événements récents. Les charges qui leur sont
imposées par la nouvelle organisation militaire, leur fournissaient un prétexte
pour la protection qu'ils trouvaient dans les mesures oppressives qui pesaient
sur les israélites. Ils doivent avoir énormément souffert aussi de la
stagnation dans laquelle languit le commerce dans la ville de Belgrade. Ce
n'est pas que cette stagnation ait été produite, comme on l'a prétendu, parle
bombardement du la ville; le commerce est rentré dans son cours normal, car, en
Serbie, les transactions commerciales, de même que la population et la
production, no subissent presque pas do variations. Mais le départ de 4,000
habitants turcs d'une ville dont la population n'excède pas 20,000 âmes doit
avoir notablement ralenti le mouvement des affaires.
C'est un fait que M. Zukitch, ministre des finances,
a complètement reconnu dans un entretien que j'eus hier avec lui. Il est de peu
d'importance néanmoins, quand on songe aux pertes dont les juifs, ainsi que le
reste des commerçants et des boutiquiers de Belgrade, sont menacés par le
départ do la garnison turque, dont les dépenses, ainsi que les frais
d'entretien, s'élèvent à plus de 80,000 livres. Ceci, il faut le craindre, sera
un coup mortel pour les malheureux juifs qui sont restés en Serbie et dont le
nombre a été réduit déjà d'une manière effrayante par les maladies, la misère
et la faim.
Il est certain, je le répète, que, sur une
population de 2 à 3,000 âmes environ, il n'en reste pas 1,000. Si l'on se
demandait ce que sont devenus les autres, il serait impossible de dire combien
il en reste gagnant misérablement leur vie dans les petites villes turques et
autrichiennes des deux rives du Danube, où sans doute, en raison du nombre
restreint des métiers que les juifs peuvent exercer dans ces pays, leur
activité a dû trouver toutes les issues fermées d'avance.
Encore un mot sur les Israélites. Leur détresse est
à son comble, le tableau que vous en a fait l'Alliance n'est que trop
exact, et mon unique désir serait de pouvoir faire en leur faveur quelque chose
de plus efficace que ce qui a été fait pour eux jusqu'à ce jour.
Toutefois, je ne vois 'qu'une chose à faire pour le
moment, c'est que, lors du voyage que le prince doit prochainement faire à
Constantinople pour prendre avec la Porte d'importants arrangements politiques,
l'ambassadeur de Sa Majesté saisisse l'occasion d'intervenir en faveur des
juifs. L'intervention de Son Excellence, puissante en tout temps, le serait
doublement dans un moment où les circonstances prédisposeront le prince à la
justice et à la générosité, en faveur d'une classe malheureuse de ses sujets.
Un pourrait également montrer à Son Altesse ce qu'il y a d'impolitique, au
point de vue commercial, dans l'interdiction à ces industrieux commerçants du
séjour dans l'intérieur du pays.
Il me reste à ajouter que M. Philipp Chrislisch, qui
m'a aidé, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, à obtenir des
concessions favorables aux Israélites, a été envoyé en mission, les uns disent
à Hambourg, les autres à Londres. Si vous aviez l'occasion de le voir,
l'influence que vous pourriez exercer sur lui serait probablement suivie du
meilleur effet.
N° 20.
Lord Stanley écrivait, à la même époque, à
l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg:
«Je ne doute pas que les sentiments d'humanité qui
ont en-»gagé l'empereur de Russie à intervenir auprès du sultan pour »protéger
les populations chrétiennes contre les persécutions des musulmans, ne portent
Sa Majesté Impériale à user de son influence auprès du souverain de la Serbie
pour délivrer les Israélites serbes des cruelles persécutions qu'ils subissent
de la part d'une race chrétienne. » (2)
N° 21.
Lord Stanley à lord Lyons.
Foreign Office, le 30 mars 1867.
Mylord,
J'ai l'honneur de vous soumettre copie d'un mémoire
que m'a transmis, il y a quelque temps, sir Francis Goldsmid, de la part de l'Alliance
israélite, de Paris, etc...
Le prince de Serbie est sur le point de visiter
Constantinople; vous profiterez de cette circonstance pour signaler à Son.
Altesse l'impression pénible produite sur la Chambre des communes par les
observations faites au sujet des persécutions dont les israé-lites serbes sont
l'objet. Celte mauvaise impression sera encore' accrue par là lecture dès
détails fournis par les agents de Sa Majesté en Serbie, qui vont être soumis au
Parlement.
Vous direz au prince que l'appui que le Gouvernement
de Sa Majesté vous autorise à lui prêter, pour qu'il obtienne de la Porte la
réalisation de ses désirs à l'égard de la forteresse de Belgrade, vous donne le
droit de déclarer à Son Altesse, d'une façon amicale, que la Serbie ne peut que
perdre dans l'estime, non-seulement de l'Angleterre, mais de toutes les nations
civilisées, en persécutant, pour des motifs religieux, des gens inoffen-sifs,
industrieux et actifs; vous lui dire/-aussi que la contradiction résultant des
réclamations faites par les Serbes contre l'oppression des chrétiens par les
Turcs, et des persécutions incessantes infligées aux Israélites par les Serbes,
n'a pas échappé à la Chambre des communes.
"Vous déclarerez au prince de Serbie que le
Gouvernement anglais reconnaît que le fanatisme religieux de certaines classes
de la population serbe et la jalousie causée par une rivalité commerciale
peuvent être des obstacles à ses efforts pour délivrer son pays de la haine
qu'inspirent les persécutions religieuses -mais ce sont là des difficultés
inhérentes à sa position de souverain, et il doit au caractère dont il est
revêtu, non moins qu'à l'intérêt de son pays, de les aborder résolument et de
faire son possible pour les surmonter.
Agréez, etc. Stanley.
N° 22.
M. Artom, premier secrétaire de la légation
d'Italie, à M. Ad. Cré-mieux, vice-président du comité central de l'Alliance Israélite
Paris, 27 février 1867.
Monsieur le vice-président,
D'après le désir que vous avez bien voulu
m'exprimer, je me suis empressé de transmettre à Florence la note de l'Alliance
israelite en faveur du nos coreligionnaires de Serbie. Son Exc. M.
Visconti-Venosta Saisira, sans doute, avec plaisir toutes les occasions qui
lui permettront d'exercer quelque influence au profit de la grande cause de la
tolérance religieuse.
Veuillez agréer, monsieur le vice-président,
l'expression de ma haute considération.
J.-E. Artom.
N° 23.
M. A. de Camondo, président du comité régional de
Turquie de l''alliance israélite universelle, à M. Ad. Crémieux, vice-président
du comité central.
Constanlinople, le 6 avril 1867.
Cher monsieur,
J'ai le plaisir de répondre à voire bonne lettre du
27 mars dernier, dont j'ai donné lecture à Aali et Fuad-Pacha. Ces hommes
d'État vous savent un gré infini des sentiments dont vous êtes animé à l'égard
de la Turquie, et vous offrent en même temps leurs plus vifs remercîments pour
les expressions flatteuses dont vous vous servez en ce qui les concerne.
J'ai entamé avec eux la question des Israélites de
Servie, et ils m'ont promis d'appuyer chaleureusement cette affairé auprès du
prince Michel. J'ai obtenu une promesse analogue de lord Lyons, ambassadeur
d'Angleterre, qui a déjà parlé au prince à ce sujet.
Je crois ne pas devoir vous taire qu'Aali-Pacha,
avec sa finesse habituelle, m'a fait observer que probablement le prince, comme
chrétien, ne mettrait pas, pour accorder des concessions aux Israélites, autant
d'ardeur qu'il en employait à obtenir de la Sublime-Porte la reconnaissance de
toutes ses réclamations.
Finalement, j'ai eu aussi une entrevue avec le
prince de Servie lui-même, auquel j'ai exposé la triste situation de nos
coreligionnaires dans le pays gouverné par lui. Il m'a très-favorablement
accueilli et s'est engagé à prendre notre demande eh sérieuse considération,
dès qu'il serait de retour en Servie. Le voyant dans ces bonnes dispositions,
et jugeant qu'il n'y avait pas autre chose à obtenir pour le moment, je me suis
limité à lui déclarer que je m'en remettais entièrement à lui pour améliorer le
sort de nos malheureux frères, que je le considérais lui-même comme le meilleur
avocat de notre cause, et j'exprimais l'espoir qu'il daignerait la défendre
énergiquement.
J'aime à espérer qu'à la suite de ces démarches, la
position des Israélites de Servie s'améliorera, et qu'ils verront peut-être
tomber les barrières qui s'opposaient à leur émancipation.
Recevez, cher monsieur, l'expression de mes
meilleurs sentiments.
A. camondo.
N° 24*.
Interpellation, de sir Francis Goldsmid à la Chambre
des Communes. Séance du 29 mars 1867.
Sir Francis Goldsmid. — Je désire demander à
l'honorable lord Stanley si la correspondance échangée par le Gouvernement
anglais avec le Gouvernement serbe permet d'espérer, de la part de ce dernier
Gouvernement, une amélioration du sort de ses sujets Israélites.
.... L'Angleterre et les autres grandes puissances
ont, par le traite de Paris, garanti l'indépendance de la Servie, soumise à la
suzeraineté de la Porte. Elles ont donc le droit d'exiger qu'on' observe les
conditions sous lesquelles elles lui ont accordé leur protectorat. L'article 28
du traité de Paris est ainsi conçu:
«La principauté de Servie continuera à relever de la
Porte, en conformité avec les hatts impériaux qui fixent et déterminent ses
droits et inmunités, placés dorénavant sous la garantie collective des
puissances contractantes. En conséquence, ladite principauté conservera son
administration indépendante et nationale, ainsi que sa pleine liberté de culte,
de législation, de commerce et de navigation.»
La Chambre observera que la liberté des cultes est,
stipulée ici en termes formels. Mais les chrétiens grecs paraissent avoir
entendu, par cette liberté, liberté du culte pour la majorité. Quant aux
israélites, qui sont une minorité, il les ont soumis à des lois restrictives
qui les frappent, non-seulement dans leur culte, mais aussi dans leur vie
civile et dans leurs professions. Les israélites sont établis en Servie depuis
le quinzième siècle, après leur expulsion de l'Espagne. 11 ne semble pas qu'ils
aient été persécutés, ni aux temps de la domination turque, ni à l'époque où la
Servie passa de la tutelle des Turcs a l'indépendance qu'elle possède
actuellement. Le prince Milosch eut, plus de vingt ans, après 1815, le
gouvernement de la Servie. Ce prince était quelque. peu barbare, mais il
professait en matière de liberté religieuse des opinions très-avancées, et,
pendant son règne, les israélites n'eurent presque aucun sujet de plainte. En
1842, une.autre dynastie fut substituée à la sienne et, peu de temps après, un
décret hostile aux juifs fut rendu.
En mars 1856, fut conclu le traité de Paris
contenant les dispositions dont j'ai parlé tout à l'heure. Cependant, au mois
d'oc-tobre de la même année, un décret ratifiant les mesures d'exception
antérieurement prises contre les juifs, fut adopté par le sénat serbe.
En septembre 18S9, le prince Milosch fut restauré.
Il promulgua un décret, déclarant qu'aucun habitant de la Servie, quelle que
fût sa nationalité ou sa religion, ne pourra être empêché de s'établir ou bon
lui semble, ni de se livrer à aucun commerce ou à une profession quelconque.
Mais, en 1861, à la mort du prince Milosch, un
changement s'opéra, et l'on vota une loi permettant aux sujets israélites
établis dans l'intérieur du pays d'y continuer leur commerce dans les localités
où ils étaient domiciliés, mais leur défendant d'en entreprendre aucun autre.
L'exercice du commerce autorisé n'était pas transmissible à leurs héritiers, et
défense fut faite à tous autres israélites de se fixer dans l'intérieur de la
Servie.
Voici cette loi: (Voir plus haut, p. 22).
Plusieurs honorables membres, dans des conversations
que j'ai eues avec eux, ont exprimé le doute que la loi dont je viens de donner
lecture ait pu réellement être votée; je puis leur assurer qu'elle a été
appliquée avec une rigueur qui ne s'est jamais relâchée. Vouloir attribuer ces
lois au fanatisme religieux, c'est rappeler ces paroles que le grand romancier
espagnol a mises dans la bouche de Sancho Pança: «Je suis un honnête homme,
dit, Sancho, et un chrétien, dont les ancêtres ont été chrétiens avant moi. Je
hais les juifs à mort. Que faut-il de plus pour mériter le bonheur éternel?»
Je crois cependant pouvoir, sans trop m'avancer, faire
savoir aux Serbes que la doctrine de Sancho n'est pas celle de l'Europe
occidentale dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Je suis persuadé
aussi (et je crois que le gouvernement a reçu des assurances analogues)
qu'attribuer au fanatisme religieux des Serbes la persécution qu'ils font
essuyer aux Israélites, c'est donner aux déclarations des premiers plus
d'autorité qu'elles ne méritent. L'unique cause de celte persécution est la
jalousie qu'inspirent aux Serbes les marchands juifs, qui, soit parce qu'ils
sont des commerçants plus habiles, soit parce qu'ils se contentent de bénéfices
plus modestes, peuvent approvisionner les paysans serbes à des conditions plus
avantageuses que leurs concurrents. C'est donc l'égoïsme qui se couvre des
dehors du fanatisme, genre d'hypocrisie plus méprisable que le fanatisme, s'il
n'était plus dangereux.
Les juifs ont aussi beaucoup souffert du
bombardement de leurs maisons, qui étaient situées dans le voisinage de la
forteresse, et bien que le gouvernement serbe ne puisse pas être rendu
responsable du bombardement, ce sont ses mesures oppressives qui ont forcé les
juifs à résider dans ce quartier de la ville et qui, restreignant leurs moyens
d'existence, les ont réduits à la misère.
De pareils sentiments d'intolérance devraient être
pris en considération par ceux qui veulent que ce pays renonce à la vieille
politique orientale. Le témoignage des honorables députés de Southwark et de
Bridgwater (MM. Layard et Kinglake), celui de l'honorable M. Strangford, qui, à
notre grand dommage, ne fait pas profiter assez souvent la Chambre et le pays
do la profonde connaissance qu'il a de l'Orient, et le témoignage d'autres
honorables membres qui connaissent la Turquie, nous persuadent que si nos idées
de tolérance n'existent nulle part, les musulmans sont bien moins enclins à
opprimer les chrétiens et les juifs, que les chrétiens ne le sont à opprimer
tous ceux dont la croyance diffère de la leur, qu'ils soient protestants,
catholiques, juifs ou musulmans. Les persécutions ne cesseront pas si les
chrétiens deviennent indépendants; elles ne feront que changer d'objet et
gagneront sensiblement en intensité. Contrairement à la maxime du poète latin,
l'oppression que ces demi-barbares ont essuyée ne leur a appris qu'une chose:
c'est, à la première occasion, de faire subir à d'autres la même oppression.
J'espère qu'on fera entendre aux Serbes qu'ils ne
pourront, plus compter sur les sympathies de l'Angleterre, s'ils n'accordent,
pas aux autres les droits qu'ils réclament pour eux-mêmes. Je reconnais avec
gratitude les remontrances amicales faites an Gouvernement serbe par
l'honorable lord Stanley et ses prédécesseurs au ministère, et je ne demande
pas autre chose au Gouvernement que de persévérer dans cette voie; j'espère
aussi que la discussion qui a lieu dans cette Assemblée aura un effet moral. Je
conclus en exprimant le ferme espoir que l'honorable ministre des affaires
étrangères fera de nouveau au Gouvernement serbe des remontrances sévères,
quoique amicales, au sujet de la malheureuse population sur laquelle j'ai
appelé l'attention de la Chambre.
M. Darby Griffith.—L'honorable baronnet Goldsmid
peut être certain que les sympathies de la Chambre des communes ne feront pas
défaut à la question dont il a saisi la Chambre. Comme je porte quelque intérêt
au pays dont nous nous occupons, je serai le dernier à excuser une persécution
comme celle qui nous a été signalée. Et puisque l'honorable baronnet lui-même
est resté, jusqu'à une époque toute récente, dans l'ignorance de ces laits, il
ne faut pas s'étonner que d'autres ne les aient pas connus.
Ma surprise est bien grande: je croyais que le
peuple serbe aurait appris, par les persécutions qu'il a endurées lui-même, à
être juste envers les autres; mais la perversité de la nature humaine lui a
inspiré des sentiments tout à fait autres.
Nous avons le droit d'exiger, dans les circonstances
actuelles, des explications sur tout ce qui nous paraîtrait une violation des
règles de l'humanité. Ce droit, nous l'avons acquis par le traité de Paris, par
les efforts que nous avons faits, dans toutes les occasions, pour rendre à ce
pays, qui se trouvait, sous le joug de la Turquie, la paix et la prospérité.
Mais, tout en blâmant la conduite du Gouvernement serbe, je ne puis m'empêcher
de remarquer que l'honorable baronnet n'a cité aucun exemple de persécution
flagrante, et il n'est pas douteux pour moi que ces faits ne soient le résultat
d'une rivalité commerciale. Je ne puis m'empêcher non plus de déclarer que,
dans tout le cours des négociations relatives à la Servie, le noble lord qui
dirige le Foreign Office a déployé beaucoup de tact et de jugement.
M. Gregoky. — Je crois que l'honorable baronnet a
bien fait de porter devant la Chambre la cause de ses coreligionnaires. Je suis
attristé du rapport qu'il nous a fait. Je regrette qu'un aussi noble peuple que
le peuple serbe puisse être oublieux des luttes qu'il a eu à soutenir pendant
tant d'années pour sa liberté, au point d'opprimer, à cause de sa religion, un
peuple qui demeure dans son pays.
Dans toutes les contrées où ou les rencontre, les
Israélites sont des gens pacifiques, amis de l'ordre, s'occupant presque
exclusivement de commerce et ne se mêlant à aucune intrigue. J'espère que la
présente discussion arrivera à la connaissance du sage et libéral prince de
Servie; j'ai la confiance qu'il prendra la cause en considération et qu'il
montrera à son peuple que la sympathie de l'Europe pour les chrétiens de
l'Orient s'étend à toutes les races qui souffrent pour leur religion. Une
occasion favorable pour faire connaître au prince de Servie les sentiments de
la Chambre se présentera bientôt. Le prince de Servie doit partir dans quelques
jours pour Coustantinople, et si le représentant de Sa Majesté Britannique y
communique à Son Altesse la discussion qui a en lieu ce soir, ce que je sais du
caractère du prince me donne la certitude qu'une plainte si bien fondée sera
prise en considération.
Lord Sanley. —Je ne m'oppose pas à placer sur le
bureau les documents demandés par l'honorable baronnet. Ils renferment tous les
renseignements que le gouvernement possède à ce sujet. Comme ils se trouveront
bientôt sous les yeux du public, je ne vois pas de raison de les refuser à la
Chambre. L'honorable baronnet vous a fait remarquer les points importants de la
question; je crois que sa relation est parfaitement bien établie, et je suis
certain que les unanimes et cordiales sympathies de la Chambre lui sont
acquises.
Je crois que l'Angleterre a le droit de donner un
avis au gouvernement et au peuple de la Servie. Je ne fonde pas autant
ce droit sur les stipulations du traité de Paris que sur les efforts collectifs
faits par les puissances européennes pour provoquer le départ des troupes
étrangères de Belgrade, qui ont été, pour les Serbes, un perpétuel sujet de
conflit. Je me borne à confirmer les assertions de l'honorable baronnet sur les
lois serbes en vigueur contre les juifs, et je ne pense pas qu'il ait
caractérisé ces lois en termes trop durs.
On ne peut nier que la conduite des Serbes, à
l'égard des juifs établis parmi eux ne soit indigne d'un peuple qui aspire
justement à prendre place parmi les nations civilisées de l'Europe. Je dis la
conduite du peuple serbe plutôt que du Gouvernement serbe, car, si je suis bien
informé, ces faits sont plutôt imputables aux préjugés et au fanatisme
populaire qu'à l'intolérance du Gouvernement. Le Gouvernement est, je croîs,
disposé a faire ce qui est juste, s'il croit pouvoir le faire sans entrer en
conflit avec le sentiment populaire. Ces préjugés soulèvent une réprobation
d'autant plus vive que le peuple serbe devrait se rappeler qu'aucun peuple n'a
jamais réclamé plus énergiquement les droits de son indépendance nationale.
Aucun n'a montré plus d'impatience sous la domination étrangère et fait plus de
fréquents appels aux sentiments de l'Europe pour les races chrétiennes.
Je pense que cette discussion, quelque courte
qu'elle soit, fera du bien. Un État comme la Servie, qui est à demi civilisé,
est toujours sensible à l'opinion de l'Europe, et je crois que, sous ce rapport
aussi, la publication de la correspondance sera utile.
L'influence du Gouvernement anglais s'exercera dans
l'avenir, comme dans le passé, en faveur de la tolérance et de l'humanité, en
Servie et partout où elle sera nécessaire, non pas avec des formes dictatoriales,
mais avec prudence et fermeté.
Ce n'est pas à dire qu'il faille espérer qu'en un
jour on pourra détruire des préjugés invétérés. Pour ma part, j'ai moins de
confiance dans l'action de la diplomatie que dans la pression de l'opinion
publique en, Europe, qui, à mesure que les peuples se.rapprochent, acquiert
partout un plus grand pouvoir. La pensée qui a été exprimée de mettre à profit,
dans l'intérêt de cette.cause, le séjour du prince de Servie est
très-judicieuse. Je propose qu'un mémoire des juifs de la Servie ou de l'Europe sur ce sujet soit appuyé par l'ambassadeur de la Grande-Bretagne.
M. Layard. — J'approuve de tout mon cœur les paroles
de l'honorable ministre. C'est une justice à rendre à mon honorable ami sir
Francis Goldsmid, que, pendant que je dirigeais le ministère des affaires
étrangères, lui et son honorable ami, le philan-throphe distingué sir Moses
Montefioro, étaient avec moi en rapports permanents au sujet des mauvais
traitements subis pur les juifs de Servie.
Mon honorable ami, avec son grand tact et son exquis
bon sens, ne désirait pas soumettre cette question à la Chambre, espérant
toujours que les représentations du consul général de la Grande-Bretagne
auraient l'effet désiré. Malheureusement, son attente a été déçue et il ne lui
est resté d'autre ressource que d'en appeler à la Chambre. J'espère que ce
débat public aura l'effet qu'il mérite et fera rapporter les lois injustes qui
frappent les juifs.
Les israélites de l'Orient sont plus nombreux qu'on
ne pourrait peut-être le croire dans cette Chambre. Quand ils furent bannis de
l'Espagne par lé fanatisme de ce pays, ils se réfugièrent en Turquie en grand
nombre, et ils furent toujours traités par les Turcs avec douceur et
modération. A Constantinople, beaucoup de juifs arrivèrent à une grande fortune
et à de hautes fonctions auprès du Gouvernement. Les grands ennemis des juifs
en Turquie furent, non pas les musulmans, mais les chrétiens. Cette animosité
ne provint pas de la rivalité commerciale, mais uniquement du fanatisme. Les
Israélites ne pouvaient demeurer en Grèce à cause des mauvais traitements
auxquels ils étaient exposés. Les persécutions infligées aux juifs en Turquie
par les chrétiens étaient telles que, durant la semaine sainte, ils étaient
séquestres dans leurs maisons, car ils s'exposaient à être tués s'ils se
montraient dans les rues. C'est même le cas à Smyrne, où demeure pourtant la
population chrétienne la plus civilisée de l'Orient. Cet état de choses est
affligeant et, par une malheureuse nécessité, le seul Gouvernement de l'Orient
capable de maintenir l'ordre entre les chrétiens et les juifs est le
Gouvernement turc. Si les honorables membres se rendaient seulement à Jérusalem
pendant la semaine de Pâques, ils verraient que le Gouvernement turc est obligé
d'envoyer des troupes pour empêcher les grecs et les catholiques de
s'entr'égorger. Les juifs sont partout placés sous l'autorité des conseils
municipaux, et dans certaines provinces de la Turquie, les juifs, les chrétiens
et les musulmans sont également représentés. J'espère que les débats de la
Chambre seront lus en Orient, et que les Grecs et les Serbes apprendront qu'on
ne peut leur venir en aide s'ils persécutent ceux qui ne partagent pas leurs
croyances.
V. Vote de la Constitution
en 1869. — Lettre du Ministère des Affaires étrangères d'Italie, avant le vole.
— Note collective et identique de quatre consuls, après le vote. — Pétition des
Israélites au sujet de la loi militaire.
N° 25.
M. le ministre des Affaires étrangères d'Italie à M.
le consul d'Italie à Belgrade (3)
Florence, le 15 septembre 1869.
Monsieur le Comte,
Le gouvernement du roi a suivi avec le plus vif
intérêt la question de l'égalité civile des Israélites de la Servie dans sa
phase actuelle. Vous saviez que nous avions voué depuis longtemps toute notre
sollicitude à obtenir une solution équitable de cette question. Ce que vous
nous avez écrit, dernièrement nous a mis à même de l'appréciera un point de vue
que nous croyons très-impartial.
La promulgation de la nouvelle Constitution de la
Principauté était une occasion favorable pour proclamer des principes destinés
à assurer à la Servie les sympathies des peuples libres et des gouvernements
les plus éclairés de l'Europe.
C'était avec un véritable plaisir que nous avions
appris que les dispositions et les tendances du pouvoir exécutif laissaient
bien peu à désirer à cet égard. Nous félicitions sincèrement les hommes qui
sont à la tête du gouvernement des efforts qu'ils ont faits pour obtenir de
l'Assemblée constituante l'abrogation de toutes les lois contenant des
exceptions aux principes d'égalité civile et de liberté religieuse proclamés
dans la Constitution serbe. Mais nous devons en même temps regretter que cette
attitude du pouvoir n'eût pas suffi à assurer un résultat aussi complet que
nous l'aurions désiré.
Le gouvernement de la Régence n'ignore probablement
pas que, lorsqu'au mois de mars dernier, une puissance amie nous avait engagés
à nous associer à une démarche collective en faveur des israélites de la
Principauté; nous avions décliné cette invitation, car nous pensions qu'il
valait mieux laissera l'initiative du peuple serbe l'adoption de principes qui
auraient signalé un progrès réel dans les mœurs de toutes les classes de la
nation.
C'est pourquoi, tout en prenant acte des efforts que
le pouvoir exécutif a faits pour améliorer l'état des choses, et pour empêcher
que l'inégalité de droit des Israélites fût insérée dans les nouvelles
dispositions organiques de la Principauté, nous croyons qu'il serait de
l'intérêt de la Servie de rassurer l'opinion générale sur l'esprit qui a dicté
la clause par laquelle les lois de 1856 et de 1861 ont été maintenues en
vigueur, malgré l'évidente contradiction de leurs dispositions avec les
principes proclamés dans la Constitution.
La formule dont on s'est servi, en maintenant en
vigueur ces lois sans en reproduire le texte même comme faisant partie de la
loi fondamentale, semble promettre qu'elles seront modifiées quand le
gouvernement serbe le jugera convenable, sans que la Constitution elle-même
reçoive aucune atteinte. Vous m'avez fait remarquer, monsieur le comte, que
l'opportunité d'une modification de ces lois semblerait avoir déjà été reconnue
en principe par l'Assemblée constituante qui, en les conservant, malgré les
exceptions qu'elles contiennent aux principes proclamés dans la Constitution,
avait plutôt voulu protéger en fait des intérêts d'ordre intérieur que décréter
en principe la conservation de dispositions contraires au droit d'égalité de
tous les Serbes.
Nous serions heureux d'apprendre que le gouvernement
serbe se propose de réformer ces lois de manière à empêcher et à punir les
actes répréhensibles et nuisibles aux intérêts des populations de la
Principauté, et à soumettre l'exercice de certaines industries et de certains
commerces à des prescriptions générales ou à des autorisations particulières,
en évitant de frapper d'une interdiction formelle une classe spéciale de
citoyens désignés par leur croyance.
Il nous semble que les dispositions que le
Gouvernement de Belgrade adopterait pour enlever à ces lois d'ordre intérieur
le caractère d'intolérance religieuse qu'elles revêlent encore actuellement,
mériteraient l'approbation unanime des pays amis de la Principauté.
De même qu'en interprétant fidèlement les intentions
du gouvernement du roi, vous vous êtes appliqué avec succès à fortifier les
bonnes dispositions des Régents dans le sens de la proclamation de l'égalité
civile de tous les Serbes sans distinction de religion, je pense qu'il vous
sera facile aujourd'hui de persuader aux hommes d'État de la Serbie combien il
serait avantageux pour le pays de ne point retarder la réforme des lois qui
constituent actuellement encore une exception regrettable aux principes adoptés
dans la Constitution serbe.
Je vous autorise à donner lecture et à laisser copie
do cette dépêche à M. Matitsch, et je saisis cette occasion pour vous
renouveler, monsieur le Comte, les assurances de ma considération la plus
distinguée.
N° 26.
Note identique de quatre consuls, après le
vote de la constitution. (4)
Les soussignés agents et consuls généraux sont chargés
d'entretenir la Régence princière de la situation légale des Israélites en
Serbie.
Ils constatent avec regret qu'une récente
législature, tout en proclamant le principe de l'égalité des citoyens, a
formellement maintenu les actes antérieurs en vertu desquels les sujets serbes,
de religion juive, ne peuvent s'établir dans les districts et y exercer
librement le commerce.
Si l'opinion publique s'est émue d'une résolution
aussi contraire à l'équité qu'aux tendances de l'époque, les gouvernements que
les soussignés représentent n'en ont pas été moins péniblement surpris, car,
dans leur constante sollicitude pour le peuple serbe, il leur paraissait que le
moment était venu de mettre un terme, au nom des progrès mêmes accomplis par le
pays, à un régime d'exception qui frappe d'interdit, en la désignant par ses
croyances religieuses, toute une classe d'indigènes contribuables.
L'on ne se rend point compte, en effet, des motifs
impérieux qui semblent avoir dicté le vote inattendu de la grande Skouptchina.
Serait-ce que l'assimilation complète des israélites aux autres sujets serbes
provoquerait, dans les campagnes, une protestation générale, voire même des
représailles violentes ? L'on pense que si telles étaient réellement les
dispositions de la population rurale, les juifs céderaient sans doute devant la
réprobation publique dont ils seraient frappés, et ils ne s'exposeraient point
à des persécutions qui compromettraient leur fortune et leur vie. L'insistance
avec laquelle ils prétendent à la faculté d'élire domicile dans les localités
de l'intérieur tend à prouver au contraire que, loin d'y être accueillis comme
des intrus dangereux, ils ne tarderaient pas à y confondre leurs intérêts avec
ceux de la communauté qui les aurait reçus dans son sein.
Le peuple serbe a donné des gages trop fréquents du
sens pratique dont il est doué pour que les soussignés ne partagent point, sous
ce rapport, la confiance de ceux qui réclament aujourd'hui, comme sujets, les
bénéfices du droit commun.
L'expérience faite à une époque antérieure aux lois
d'exception de 18S6 et 1861 permet d'ailleurs de croire que leur attente ne
serait pas trompée.
Si les appréhensions fondées sur les sentiments
populaires ne paraissent pas sérieuses, n'en est-il pas de même de la
crainte de voir les sujets serbes de religion juive s'emparer peu à peu du
commerce de l'intérieur et y exercer, à la longue, un monopole préjudiciable au
pays? L'on n'insistera point ici sur le principe de la libre concurrence, qui,
longtemps méconnu dans les sociétés du moyen âge, a trouvé, dans la législation
moderne, une universelle consécration. N'est-il pas démontré que la rivalité,
dans le domaine économique, est un des éléments les plus actifs de bien-être et
de progrès?
L'on comprendrait jusqu'à un certain point que le
gouvernement princier hésitât encore à provoquer brusquement la suppression des
entraves dont se plaignent les sujets serbes de religion juive, si ces derniers
étaient nombreux et relativement puissants. Il pourrait à son point de vue se
persuader que cette mesure dont il aurait pris la responsabilité, serait de
nature à jeter la perturbation dans le commerce des détaillants qui, tout en
constituant une classe assez importante de citoyens, ne possèdent peut-être pas
tous, au même degré que les israélites, l'intelligence du négoce.
Sans relever ici que le paysan consommateur
gagnerait certainement à ce concours de nouveaux débitants dans la commune,
l'on se contentera de mentionner que le nombre des sujets juifs est
insignifiant, comparé à celui des habitants de la Servie, qu'à Belgrade, où ils
étaient représentés, avant la loi restrictive de 1860, par 450 familles, ils
n'en comptent plus aujourd'hui que 210, dont 163 vivent de la charité publique,
Cette statistique est tout au moins rassurante pour
le Gouvernement, car l'on met naturellement hors de cause les juifs des autres
pays qui se trouvent dans les mêmes conditions légales que tout sujet étranger
se livrant au commerce dans la Principauté.
L'on n'aperçoit point ainsi le danger dont on
voudrait préserver la tranquillité publique et les intérêts économiques de
l'État, en fermant les accès des districts aux membres indigènes de la
communauté Israélite. Les avantages généraux qui résulteraient de
l'affranchissement de ceux-ci apparaissent, au contraire, aux yeux de tout
étranger qui observe avec une sympathique attention l'état moral et matériel du
peuple serbe, et les soussignés n'hésitent pas à les affirmer hautement en
s'inspirant de leur sincère attachement pour le pays de leur résidence
actuelle.
Il appartient à la Régence princière de prendre
spontanément l'initiative d'un acte de tolérance que formulent les codes des
Étals les plus civilisés.
En se prêtant ainsi aux conseils bienveillants dont
les soussignés sont les organes, elle ne fera que suivre les traditions
laissées par l'illustre fondateur de la dynastie des Obrenowitch, tout en
répondant à l'intérêt persévérant dont les gouvernements sont prêts à donner à
la Principauté de nouveaux témoignages. Belgrade, 22 septembre 1869.
Longworth (Angleterre);
Engelhardt (France);
De Calay ( Autriche-Hongrie);
Comte de Joannini (Italie).
N° 27
Pétition des israélites de Belgrade au sujet
du service militaire. (5)
Belgrade, le 12 décembre 1870.
M. le préfet de police de Belgrade a de nouveau
invité le Conseil de la communauté juive de cette ville à lui adresser, dans le
plus bref délai, la liste des jeunes israélites soumis au service militaire.
Le Conseil soussigné s'est conformé ponctuellement à
cet ordre; mais, en même temps, il se voit dans la nécessité de renouveler,
devant la Haute Régence Princière, sa requête si souvent faite: qu'elle veuille
bien abroger les lois d'exception qui pèsent si lourdement, et sans qu'il y ait
de leur faute, sur les sujets serbes de religion juive, lois qui sont en
contradiction manifeste avec l'esprit et la lettre de la nouvelle constitution
de la Principauté, et particulièrement avec l'article 23 de cette Constitution.
En pétitionnant avec une certaine insistance pour
l'abrogation de ces restrictions injustes, dont il faut chercher et dont on
trouve l'origine dans la seule concurrence commerciale, notre confession
religieuse n'étant que le prétexte;
C'est que nous sommes, d'un côté, convaincus de la
justice de notre réclamation, et que, de l'autre côté, il est impossible à nos
mandants de comprendre que l'on veuille astreindre au service militaire une
catégorie de citoyens payant tous les impôts, sans leur rendre le droit de
domicile dont on les a violemment dépouillés en 1856.
Il est trop notoire et trop clair que la justice est
de notre côté, qu'on nous a retiré le droit de domicile dans l'intérieur du
pays, droit dont nous jouissions sans conteste, parce que nous sommes
commerçants et que nous formons la minorité de la population de notre patrie.
Nous ne croyons pas devoir en produire les preuves. La Haute Régence a daigné
reconnaître, en principe, la justesse de nos plaintes et le bien fondé des
motifs dont nous les avons appuyées, à chaque représentation de nos anciennes
requêtes, qui sont restées malheureusement sans réponse directe jusqu'ici, et
elle a bien voulu nous promettre, à plusieurs reprises, la généreuse
intervention du Gouvernement princier pour la mise à exécution de l'article 23
de notre Constitution, qui proclame l'égalité des droits de tous les citoyens
serbes, sans distinction de culte.
VI. — Le Prince et M.
Christiez à Vienne, en août 1873.— Le Prince à Paris, en septembre 1873. — Le
Prince à Constantinople.
N° 28*.
Une Conversation à Vienne (30 avril 1873).
Cette conversation a eu lieu entre M. Christicz,
sénateur serbe, et M. Ch. de Weil et M. Singer, membres de l'Alliance
israélite de Vienne, en présence de M. le baron Stillfried, maître des
cérémonies.
M. christicz a M. stillfried. — Les juifs, chez nous,
sont sur un pied complet d'égalité. Nous vivons paisiblement et tranquillement.
Sur un geste que je fis, comme si je voulais
intervenir, M. Christicz m'interrompant, s'écria: Attendez! il existe une loi
de toute antiquité qui interdit aux juifs le séjour dans les campagnes. Qu'y
pouvons-nous faire? L'opinion publique ne lèvent pas. Lorsque le prince
Milosch, le fondateur de la dynastie, donna sa Constitution, il publia un ukase
suivant lequel les juifs s'établirent dans les villes. Mais, aujourd'hui, nous
sommes obligés de nous en tenir à ce que veut le peuple.
M. Singer. — Je me permettrai d'ajouter que feu le
prince Michel confirma ce droit, mais seulement en faveur de ceux qui le
possédaient déjà, de sorte que la femme et les enfants se voient dans la
nécessité de quitter tout leur bien le jour où le chef de la famille meurt. Cet
état de choses dure encore aujourd'hui. Cela n'est-il pas fâcheux à une époque
comme la nôtre?
M. Ghristicz. — Vous avez parfaitement raison. Mais,
comme je l'ai déjà dit (haussant les épaules), nous sommes obligés de nous
soumettre à. l'opinion publique.
M. Singer. — Mais voilà justement le but de notre
audience chez Votre Grandeur. Nous sommes certains que si Votre Grandeur
propose la mesure à la Skoupchtina et au Sénat, elle passera. Nous insistons
sur celte idée, et si Sa Grandeur et Son Excellence l'approuvent, la mesure
passera sans difficulté.
Encore un point. Mêmes droits impliquent mêmes
devoirs. Ceci est un point fondamental du droit moderne. Nos coreligionnaires
servent dans l'armée de ligne et dans la landwehr. Il se soumettent
volontairement à tous les devoirs. Pourquoi seraient-ils mis à l'arrière-plan
pour leurs droits ?
M. Christicz. — Mais les sujets étrangers ne sont en
rien lésés.
M. Singer. — Cela n'est-il pas précisément une
situation déplorable de voir les enfants mêmes du pays moins favorisés que des
étrangers ? Aussi qu'arrive-t-il ? C'est qu'ils recherchent la protection des
puissances étrangères, afin de pouvoir vivre en sécurité dans leur pays natal.
N° 29.
Procès-verbal de l'audience donnée par S. A. le
prince Milan à une députation de l'alliance israélite universelle. (6)
Le dimanche 14 septembre 1873, une députation du
Comité central de l'Alliance israélite universelle a été reçue en
audience à Paris par S. A. le prince Milan de Serbie.
L'un des membres, prenant la parole, dit au Prince
que la députation venait faire un appel à sa bienveillance en faveur des
israélitcs serbes et solliciter pour eux l'égalité devant la loi.
Le Prince fit observer qu'il lui était difficile de
répondre d'une façon directe à cette demande, vu qu'il se trouvait à Paris non
point en qualité de prince de Serbie, mais en homme privé, voyageant pour sa
santé. Il rappela ensuite que la Serbie étant placée sous un régime
constitutionnel, toute modification de la loi y était subordonnée au vote de la
Chambre. Enfin, il déclara qu'à son retour en Serbie, il ferait étudier la
question par son Gouvernement et examinerait, de concert avec ce dernier, s'il
y;ivait lieu de proposer à la Chambre des lois en faveur des juifs.
L'un des membres du Comité, ayant remercié le Prince
de cette déclaration, exprima l'opinion qu'en ces matières l'avis du
Gouvernement et surtout celui du chef de l'État sont d'un grand poids, et cita
l'exemple de l'Autriche. Le Prince, tout en faisant des réserves au sujet de
cet argument, reconnut que la question n'avait pas dans ses États la même
importance qu'en Autriche, puisque la population juive de Serbie est tout au
plus de cinq à six mille âmes. Il déclara d'ailleurs que, dans son opinion, les
israélites serbes ne sont en rien inférieurs à leurs concitoyens; mais il
ajouta que leur émancipation rencontrerait une vive opposition dans la Chambre
et dans le pays, et qu'il ne pouvait prendre d'autre engagement que de faire
étudier la question et d'examiner ultérieurement quelle suite il conviendrait
d'y donner.
N° 30.
Lettre à M. Venesiani, vire-président du
Comité régional de Turquie
De L'ALLIANCE ISRAÉLITE UNIVERSELLE (7)
monsieur le vice-président,
Je me suis empressé de soumettre à l'appréciation de
S. A. S. le Prince de Serbie l'adresse que vous avez offerte à Son Altesse à
l'occasion de son présent séjour dans cette capitale. En vous remerciant au nom
de Son Altesse Sérénissime des sentiments que vous y exprimez, je suis aussi
chargé de vous donner l'assurance que S. A. S. le Prince continuera d'avoir
pour le bien-être moral et matériel de vos coreligionnaires établis en Serbie cette
même sollicitude dont Son Altesse Sérénissime est toujours animée à l'égard des
autres habitants de la Serbie.
Veuillez agréer, monsieur le Vice-Président,
l'assurance de nia parfaite considération.
Christitcz.
VII. Les événements de
1876-77. — Édit d'expulsion de Semendria — Lettre du Gouvernement italien
pendant les négociations du traité turco-serbe. — Conditions de la Turquie.—
Lettre du Gouvernement italien à son Consul général de Belgrade sur les
conditions de paix de la Turquie.
N° 31*.
Édit d'expulsion de la Junte municipale de
Semendria. Semendria, le 5 juin 1876.
La Junte du Conseil municipal de Semendria,
Appelée, aux termes de la loi sur la formation des
conseils municipaux et des autorités municipales et en vertu d'autres lois en
vigueur, à se prononcer sur les conditions d'admissibilité au Conseil
municipal;
Statuant sur la plainte de la corporation, (esnafe)
des commerçants, du 13 avril 1876, ensemble l'arrêté préfectoral du 16 du même
mois N0S 4731/166, et sur la plainte portée à la Junte le 12 mai de
l'année courante par plusieurs habitants de Semendria, tant contre les juifs
immigrant dans cette ville que contre ceux qui y sont déjà, établis
contrairement aux lois existantes;
Vu la loi du 4 novembre 1861, N° 2244,
A fait comparoir devant elle tous les juifs établis
à Semendria et les a mis en demeure de justifier leurs agissements et de les
conformer à la loi.
Après l'instruction terminée, la plupart des juifs
établis ici ayant été hors d'état de justifier leur immigration à Semendria, la
Junte, par acte N° 1689, a déféré la cause au Conseil municipal, lequel, chargé
de se prononcer, a, le 2 juin, rendu un arrêt portant que tous les juifs
indistinctement qui n'ont pas, de jure, le droit de résider à Semendria,
devront quitter la ville.
La Junte du Conseil municipal,
Considérant qu'il est de son devoir de faire
respecter' la loi de l'État;
Vu les motifs exposés dans le rapport du 12 mai de
l'année courante N° 1689, ensemble la loi du 4 novembre 1861, N° 2244,
Après délibéré,
Arrête:
Tous les juifs qui se sont établis à Semendria
contrairement à la loi quitteront cette ville et ne pourront prendre leur
domicile ailleurs qu'à Belgrade. A l'avenir, tant que subsistera la loi
précitée, aucun juif, fût-il Serbe ou étranger, ne pourra s'établir à
Semendria, et, dans le cas contraire, il sera renvoyé à Belgrade par les
autorités.
Les juifs établis à Semendria contrairement à la loi
et qui, d'après le présent jugement, doivent partir de Belgrade, sont, quant à
présent, les suivants:
1. David Lévi; 2. Joseph. Sounana; 3. Israël
Bencion; 4. Raphaël Amar; S. Joseph Hasson; 6. Raphaël Onno; 7. Samuel Alcalay;
8. Abram Confino; 9. Isaac Nissim; '10. Raphaël Mechoulam; 11. Moritz Gimberg.
Le délai qui leur est accordé pour leur départ est
de trente jours à compter de la signification de cet arrêt, et celui qui ne
quitterait pas la ville dans cet intervalle sera expulsé de force à ses propres
frais et puni pour rébellion.
Les juifs qui ont prouvé qu'ils habitaient Semendria
le 28 février 1861, qu'ils y ont vécu depuis lors et qu'ils jouissent par
conséquent du droit d'y résider sont:
1. Boucous Jossifovié; 2. Michel Cohen; 3. Isaac
Jossifovié;
4. Salomon Heskiya; 5. Mayir Barouh; 6. Jacob
Altaras.
Mais ce droit que leur confère l'article 3 de la loi
du 4 novembre 1861 leur est exclusivement personnel et n'est point
transmissible à leurs héritiers.
En ce qui concerne le passage de l'arrêt du Conseil
municipal énonçant l'obligation pour la Junte de ne pas oublier que nul des
juifs autorisés à séjour ne peut acheter ni posséder d'immeubles, la Junte est
chargée d'y veiller à l'avenir; mais comme pour le moment Boucous Jossifovié
est le seul juif qui possède des immeubles la Junte n'a pas cru devoir rendre
une décision à ce proposlouant à présent, sans que toutefois la question cesse
de demeurer ouverte devant la loi, de même que celle de savoir si le rabbin
juif peut ou ne peut pas rester à Semendria.
Le Greffier,
L. MILOYÉVIÉ.
L'exécution du présent arrêt aura lieu
immédiatement. Ainsi fait et prononcé à l'audience publique de la Junte du
Le Président de la Junte du Conseil municipal, gavril I. tehoupié,
Les Juges. georges velitchkoviè. D. Tchobanovié.
N0 32 *
Le Ministre des affaires étrangères à l'agent
et consul général d'Italie à Belgrade. (8)
Rome, 10 février 1877.
Monsieur L'AGENT ET CONSUL GÉNÉRAL,
je vous ai télégraphié hier l'impression produite
sur moi par la nouvelle que le Gouvernement serbe élève des objections et des difficultés
relativement à celui des trois points présentés par la Sublime Porte pour la
conclusion de la paix, dans lequel serait consacré le principe de l'égalité
civile et politique de tous les Serbes sans distinction de religion.
Ce n'est certainement point notre intention de nous
entremettre dans les négociations que nous suivons toutefois d'un œil attentif
et bienveillant et que nous voudrions voir aboutir à un prompt accord.
Seulement nous regardons comme un devoir d'amitié de ne point taire au gouvernement
serbe notre pensée à ce sujet. Les hommes qui président actuellement aux
destinées de ce pays seraient, à notre avis, bien mal inspirés s'ils ne
saisissaient pas eux-mêmes la présente occasion de proclamer spontanément
l'égalité de tous les Serbes sans distinction de religion. Il s'agit d'un
principe, désormais professé sans restriction chez tous les peuples civilisés,
et la Serbie ne devait pas oublier qu'en méconnaissant un tel principe chez
elle, elle renoncerait à la faculté de l'invoquer contre les institutions
ottomanes.
En ce qui nous concerne, nous n'avons jamais tu au
Gouvernement princier notre manière de voir sur cette question. Le gouvernement
princier sait que l'odieuse exclusion dont sont l'objet les citoyens gerbes qui
ne professent pas le culte orthodoxe constitue à nos yeux une injustice et est,
en même temps, une des raisons pour lesquelles la Serbie ne trouve pas, auprès
des gouvernements européens, tout l'appui qui lui pouvait venir de l'opinion
publique, si celle-ci pouvait être à même de se prononcer sans restriction
d'une façon bienveillante et sympathique à son endroit.
J'ai confiance que ces considérations auront quelque
efficacité sur les résolutions des ministres serbes, à qui vous voudrez bien
manifester notre opinion à ce sujet. Agréez, etc.
Melegaki.
Notes
1.
Les
pièces qui vont suivre sont empruntées la plupart, aux deux publications
suivantes: 1° Correspondence respecting, etc; 2° Bulletins
semestriels de l'Ail, isr. univ. Paris, 1867. I, p. 17 à 72. Nous indiquons
partout l'origine des pièces empruntées à d'autres sources. Les numéros des
pièces traduites sur un original en langue étrangère sont accompagnés de
l'astérisque.
2.
Bullet.
sem. de l'All.
isr. univ. 1867, II, p. 22.
3.
D'après
Bernhard Levy: Die Judenfrage, etc., p. 42.
6.
Bullet.
sem. de l'All, isr. univ., 1873, II, p. 60,
7.
Bullet.
sem. de l'All, isr. univ., 1874, II, p. 28. (La lettre est de juin 1874).
8.
Atti
parlamentari: Sessions de 1876-77. Documenti diplomatici, etc,
Roma, 1877, p. 653.