Isidore Loeb
La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie (1877)
Internet Modern Jewish History
Sourcebook for Central and Eastern Europe
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SOURCE OF MATERIAL |
LŒB Isidore. La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie. Paris: Joseph Baer et Cie, Libraires-éditeurs 2, Rue du Quatre-Septembrie, 2, 1877. |
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NOTES |
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CONTENT |
Seventh part: Appendix I. Additions et rectifications II. Liste nominative des israélites serbes ayant servi pendant la guerre de 1876. III. Deux pièces relatives a la situation des israélites serbes. IV. Le jury de Buzéu et les événements d'Ismail en 1872. V. Désordres a Jassy, Racaciu et Darabani en 1877. VI. Les négociations diplomatiques relatives a la situation des israélites en roumanie. VII. Documents annexés au chapitre précédent. VIII. Les mésaventures de la persécution. IX. Notes |
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APPENDICE
Les pages précédentes étaient déjà imprimées lorsque
le Gouvernement anglais a publié les documents diplomatiques qu'il possède sur
l'histoire des israélites en Serbie et en Roumanie depuis 1867 jusqu'à nos
jours (1).
C'est une nouvelle source d'informations qui nous a
été ouverte. Nous y puisons un certain nombre de renseignements qu'on trouvera
dans les pages suivantes (2).
On trouvera également dans cet appendice quelques
additions et rectifications puisées à d'autres sources et principalement le
récit des faits épouvantables qui se sont passés en juin 1877 à Darabani
APPENDICE.
I. — additions et
rectifications
P. 82. Document N° 26. — La note des
Consuls de France, d'Angleterre, d'Autriche et d'Italie, adressée au
Gouvernement serbe à la suite du vote de la constitution, paraît avoir été une
note identique adressée séparément par chacun des consuls, et non une note
collective. Corresp. IV, 321.
P. 95. Population israélite en Roumanie. —
Une faible partie des juifs roumains est du rite espagnol dit Sefardi. Les
Roumains ont toujours fait profession d'avoir plus d'estime pour les juifs de
ce rite, mais ils les ont soumis absolument aux mêmes lois d'exception que
leurs coreligionnaires du rite Askenazi.
Règlement organique (Roumanie). — Conformément
à l'usage des tribunaux roumains, nous avons admis le Règlement organique au
nombre des lois qui régissent actuellement la situation des israélites en
Roumanie, sans insister sur celte circonstance que ce Règlement doit être
considéré comme aboli par la législation nouvelle. Cela est si vrai, que le
Code de M. Bujeoranu, que nous avons souvent cité, omet presque entièrement le
Règlement et se borne à en reproduire quelques fragments. En 1869, lorsque le
Gouvernement invoqua ce Règlement pour justifier sa conduite envers les
israélites, M. Green dit que bien des personnes se moquaient de celte opinion
que le Code nouveau et la loi de police rurale n'avaient pas aboli l'ancien
Règlement russe, tandis que d'autres pensent qu'ils peuvent prendre des morceaux
de es Règlement, comme s'il était encore en vigueur, lorsque cela sert leurs
desseins.
Expulsions de 1866 et 1867 en Roumanie. — D'après une liste
communiquée par M. Golesco à M. Green, en 1867, le Gouvernement roumain aurait
expulsé, du district de Bucharest, du 15 juillet 1866 au 25 juin 1867, un
nombre de 1,204 vagabonds, sur lesquels il y avait 69 juifs; et de Jassy,
depuis le 1er avril jusqu'au 25 juin 1867, seulement 27 familles
juives. Corresp. IV, P. 54 et 55.
P. 167. Expulsions de 1868 en Roumanie. — Aux
expulsions que nous avons indiquées, il fait ajouter colle de 105
familles d'Oltenitza. Corresp. IV, 169, I.
P. 169. Le projet de loi des 31. — Nous avons
donné un extrait du procès-verbal de la séance do la Chambre des députés où M.
Bratiano, a propos de l'organisation de la garde nationale de Jassy, s'expliqua
sur le projet de loi des 31, qu'il repoussait au nom du Gouvernement. La Correspondence
IV, N° 174, Annexe, contient une analyse de cette séance, qui complète notre
relation. La discussion fut close par le vote de l'ordre du jour suivant:
« La Chambre, approuvant les opinions émises par M.
le ministre de l'Intérieur, passe à l'ordre du jour. »
P. 170. Désordres à Bacau en 1868. — Ils sont
racontés comme suit dans une requête adressée par les israélites de celle ville
au vice-consul d'Autriche:
Le 25 courant (mars 1868), la veille de nos fêtes do
Pâques, les gardes nationaux d'ici ont pénétré dans l'intérieur du cimetière
juif, et y ont brisé plusieurs pierres de tombeaux, en cassant aussi les lampes
qui se trouvaient sur ces tombeaux. Ils ont même exhumé quelques tombeaux
jusqu'à moitié, faisant des choses portant au plus grand ridicule. Ce procédé
le plus sale et le plus dégoûtant ne saurait être mis par écrit. On peut
facilement comprendre la mauvaise intention qu'ils ont eue. Quelques entants
juifs qui, à l'insu de leurs parents, s'étaient rendus au cimetière, furent
terriblement maltraités par les gardes-nationaux. Par conséquent, voyant que le
but de ces gardes était d'attenter à nos jours, nous nous sommes cachés dans
nos maisons, mais dès que quelqu'un de nous osait paraître sur le seuil de sa
maison, il était terriblement maltraité par ces gardes. Corresp. IV,
182, m.
P. 170. Id. — Nous avons dit que le préfet de
Bacau, M.Lecca, qui s'était signalé par son acharnement contre les juifs, fut
nommé par le Gouvernement préfet de police de Bucharest. Il refusa cet
avancement, et plus tard il fut destitué. Corresp. IV, 194.
P. 170. Expulsions de Bacau en 1868. —
D'après les premières nouvelles, le nombre des familles expulsées aurait été de
500. Plusieurs consuls, entre autres le consul de France, indiquèrent ce
chiffre; plus tard, il parut quelque peu exagéré, mais dans tous les cas le
nombre des expulsés fut très-grand. Corresp. IV, 173, 179, 180.
P. 172. Circulaires de M. Cogalniceano en 1869. —
On a vu que les expulsions des juifs ont eu lieu principalement aux époques
d'agitation électorale. Le prince Demètre Ghica dit lui-même à M. Green que les
circulaires publiées par M. Cogalniceano au commencement de 1869 lui
paraissaient avoir principalement pour but de courtiser le peuple pendant la
période électorale. Ce fut l'opinion générale des fonctionnaires et M.
Cogalniceano fut obligé de démentir cette opinion, qui s'était accréditée, que ces
circulaires étaient « une simple réclame électorale. » Il est possible qu'il
n'ait pas eu, à l'origine, l'intention de les faire exécuter, mais il avait
excité les esprits, et il ne fut plus en mesure de les contenir. Les expulsions
cependant commencèrent quatre mois seulement après la publication ' de la
première circulaire, le 5 mai 1869. Corresp. IV, 244, II, 254, 261, I et
271, i.
P. 173. Enquête. — L'enquête proposée par M.
Cogalniceano sur la situation des juifs, fut repoussée par la Chambre par l'ordre
du jour pur et simple. Corresp. IV, 271.
P. 173. Colonies juives. — « * Il semble que
le plan de M. Cogalniceano soit de chasser ces malheureux dans les vastes
plaines de la Bessarabie. On ne peut pas supposer que les habitants de ces
districts n'aient pas pris possession de tout le pays habitable. En outre, les
juifs ne sont pas agriculteurs. Si une déportation de juifs est exécutée de la
façon proposée, ce ne sera autre chose qu'un massacre. » Lettre de M. Green
à lord Clarendon, dans Corresp, IV, 303.
P. 174. Expulsion de Lité. —Le samedi 19 juin
les israélites de Lité furent pillés et expulsés. Le lendemain, les employés
les poussèrent à coups de bâton jusqu'à quatre lieues de là, au bord d'une
rivière nommée Tirtoès. En y arrivant, ils jetèrent un is-raélite à la rivière
et le poussèrent sous l'eau à coups de pied en disant: Cela fera une bonne
pluie pour la campagne ! Corresp. IV, 283, Annexe.
Les tribus sauvages de Diarbekir, dans le Kurdistan,
ont une superstition analogue. Dans les années de sécheresse, les habitants
déterrent un mort dans le cimetière Israélite, et jettent la tête dans la
rivière, dans l'espoir d'avoir de la pluie. Les Roumains ont perfectionné le
procédé. Au lieu d'une tête de mort, ils noient un juif vivant.
P. 174. La circulaire de M. Boeresco,
atténuant celle de M. Cogalniceano, est du 23 juin v. st. Elle est reproduite
dans Correspond. IV, 290, I.
P. 173. Vaslui. — Nous avons supposé que la
liste des expulsés du district de Vasiui se rapporte à des expulsions de 1870. Il
se pourrait cependant que ces expulsions eussent eu lieu en 1868, car des
israélites furent chassés de ce district au printemps de cette année, mais
probablement en plus petit nombre. Corresp. IV, 173, II.
P. 176. Botosan. — Par suite d'une erreur de transmission
dans un télégramme (Meurlerei pour Meuterei), les journaux
avaient d'abord parlé d'un massacre des israélites de Botosan. Les faits ne
tardèrent pas à être rectifiés par les israélites eux-mêmes. Leurs souffrances
étaient assez grandes pour inspirer la sympathie et n'avaient pas besoin d'être
exagérées. Les juifs avaient été frappés, blessés à coups de pierres. Un
vieillard, le directeur de l'école, fut frappé jusqu'à perdre connaissance; un
autre eut la tête fendue; une femme enceinte devint folle de douleur. Le préfet
de police avait eu connaissance du complot, il ne fit rien pour l'empêcher
d'éclater, mais c'était un fonctionnaire plein d'humanité, et il fit d'avance
disposer des bandages et autres secours médicaux pour les blessés. Corresp.
IV, 384 et 389, II.
P. 183. Violences en 1870. — Aux faits que
nous avons racontés ajoutez les désordres de Jassy, sans grande gravité. Corresp.
IV, 394, I et II.
P. 192. Dénégations du gouvernement roumain. —
M. Green écrivait le 28 avril 1873 au comte de Granville:
* II est incroyable qu'une personne ait pu être
assez mal informée ou assez audacieuse pour déclarer à M. Morris que les juifs
de Roumanie jouissent d'une complète liberté, qu'ils peuvent acquérir des
immeubles fonciers et qu'il sont admis aux fonctions publiques...
Je ne suis pas assez fort pour dire s'ils sont
persécutés pour motifs religieux ou non, mais si persécuter signifie harrasser,
faire injustice, vexer, refuser à une partie de la population les privilèges
accordés aux autres, soumettre celle-ci à des peines et à une pénalité
spéciale, il est incontestable que les juifs de Roumanie sont persécutés et que
cette persécution résulte de la législation, des règlements, des actes
officiels du Gouvernement, qu'il ne faut pas confondre avec les outrages variés
auxquels les juifs sont soumis périodiquement dans les tumultes populaires. Corresp.
IV, 502.
P. 346. Document N° 107. — Nous n'avons
reproduit qu'une partie de la circulaire du 3/15 janvier 1863 de M.
Cogalniceano. La pièce entière se trouve dans Corresp. IV, 348, I.
P. 357. Document N° 113. — Cette pièce ne fut
pas seulement adressée au consul d'Angleterre, mais à tous les consuls, en
ré-ponse aux observations qu'ils avaient tous faites sur les événements
d'Ismaïl et de Vilcov. Corresp. IV, 420.
II. — liste NOMINATIVE DES
israélites SERBES AYANT SERVI PENDANT LA guerre DE 1876.
BELGRADE.
Benjamin Russo Génie
Abram-D. Lévy —
David Tchaquir —
Moïse Demayo Artillerie.
Israël Russo —
Haim Hasan —
Abram Mechoulam —
Menai Alamar —
Semaya Albochari —
Michel Oser Cavalerie.
Abr-M. Demayo volontaires
dans Jacob-A. Cohen la légion de la Joseph-B. Haïm princesse Nathalie.
POJARÉVATZ.
Mardochée-M. Cohen Cavalerie
Mardochéc-M. Anaf —
Maïr-N. Anaf —
Jacob Altaras Infanterie.
Abram Mardochée —
Abram Gabaï Train.
Mardochée David —
Isaac-M. Anaf —
Juda Acalay —
Bohor Hasson —
SEMENDRIA.
Isaac Nissim Train
Isaac Cohen —
Salomon Heskiya —
Le Dr. Pops Médecin.
Le Dr. Brüll —
David Bully Train.
Jeduiya Bully —
Moïse Farchy —
Haim-Léon Cohen —
Moise-A. Oser —
Haïm Lévy —
Ruben-Cadmon Lévy —
Samuel Amar —
Moïse Caldéron —
Isaac Halfon —
Haïm Sussin —
CHABATZ.
Jacob Cohen (fait prisonnier) Infanterie.
Abram Cohen —
Jacob Cohen —
Isaac Alcalay —
Moïse Cohen Artillerie.
David Yéochoua —
Haim Yéochoua —
Aslan Gerassi Train.
Moïse Finzi —
Abram Finzi —
Benjamin Mandel —
David Taïtassac —
OBRÉNOVATZ.
Samuel Rahamim Infanterie
Tchilibon Mardochée Artillerie
Menahen Cohen Train
Haïm Rahamim —
III. Deux Pièces Relatives A
La Situation Des Israélites Sebbes.
Le Prime de la Tour d'Auvergne au Consul de France à
Belgrade.(3) Paris, le 28 juillet 1869.
monsieur,
Vous connaissez le sentiment du Gouvernement de
l'Empereur on ce qui touche la situation faite aux israélites en Serbie et les
réclamations qu'elle a provoquées. Nous avons été appelés à plusieurs reprises
à examiner la question, soit par suite des observations consignées dans la
correspondance du Consulat général, soit à raison des plaintes désintéressés
eux-mêmes, nous avons dû constater le regrettable caractère des dispositions de
la loi serbe qui ont pour effet de placer toute une catégorie de citoyens dans
un état marqué d'infériorité et de constituer ainsi une fâcheuse dérogation au
principe que tous les gouvernements s'honorent aujourd'hui de pratiquer.
Quelles qu'aient été les circonstances qui ont pu motiver dans le passé
l'établissement de ce régime d'exception, le moment nous paraissait venu d'y
mettre un terme au nom des progrès mêmes déjà accomplis par le pays, et nous
aurions aimé à voir le pouvoir législatif assumer l'initiative du retour à une
situation plus conforme aux règles de l'équité et aux tendances de l'époque.
Cette pensée a inspiré les démarches que vos prédécesseurs ont été
itérativement chargés de faire auprès du Gouvernement serbe pour l'engager à
porter son intérêt sur les améliorations appelées par la condition légale des
Israélites. Ces observations n'ont point, il est vrai, rencontré à Belgrade un
accueil aussi empressé que nous l'eussions désiré, mais il nous était du moins
permis d'espérer qu'il en serait tenu compte dans une certaine mesure et qu'il
serait avisé aux moyens de tempérer dans l'application la rigueur des
dispositions signalées. Afin de laisser à cet égard tout le mérite de la
spontanéité au Cabinet serbe et d'éviter jusqu'à l'apparence d'une pression
extérieure, nous nous sommes abstenus dans ces derniers temps de renouveler nos
représentations à ce sujet. Cependant aucune mesure n'a été adoptée pour donner
satisfaction aux vœux antérieurement exprimés, et rien n'indique que l'on songe
à modifier l'état actuel des choses. Le Gouvernement britannique, qui ne s'en
était pas montré moins préoccupé que nous-mêmes, a pensé qu'il y avait lieu de
rappeler au Gouvernement serbe l'intérêt que celle question rencontre auprès de
l'opinion publique, et il a adressé à son représentant à Belgrade la dépêche
dont vous trouverez ci-joint une copie, pour lui prescrire de faire une
nouvelle démarche auprès de la Régence. M. Longworth est invité, comme vous le
verrez, à se concerter avec vous, et, s'il est possible, avec les agents des
autres Puissances pour donner toute l'autorité désirable à ses observations.
Vous êtes pleinement autorisé à lui prêter votre concours et à joindre vos
efforts à tous ceux qui pourront être tentés en faveur d'une cause à laquelle;
nous serions heureux d'assurer le bon vouloir effectif du Gouvernement serbe.
M. Matitch au Consul, général Longworth (4)
Belgrade, le 10 octobre 1869.
Le mémoire relatif à la situation légale des
Israélites en Serbie que M. l'Agent et Consul général de S. M. Britannique a
adressé au Gouvernement princier, a été de la part de celui-ci l'objet de la
plus sérieuse attention.
Pour se faire une idée exacte de celte question, il
importe avant tout d'exposer explicitement la situation générale de cette
fraction de la population du pays.
D'après le recensement de 1866, le nombre des
Israélites domiciliés en Serbie était de 1,560, pour la plupart établis à
Belgrade. Les autres étaient disséminés dans l'intérieur. Semendria eu comptait
9, Kragujewatz 2, Pojasewatz 73, Negotin 8, Obrenowatz 15, Svilaniatz 7, Oube
6, Chabatz 53. Ces villes sont précisément les plus commerçantes de la
Principauté, et cette répartition proportionnelle correspond assez exactement,
on le voit, au nombre total des israélites, ainsi qu'a. l'importance des
localités où ils ont élu domicile. En outre, ils parcourent pondant toute
l'an-née le pays en tous sens, s'arrêtant dans les villes, bourgs et villages
suivant leur bon plaisir, et se livrant à leurs opérations commerciales dans
une entière liberté. L'on est donc fondé à affirmer que la liberté de commerce
ne leur est pas refusée, puisqu'ils en jouissent aussi pleinement que les
autres sujets Serbes.
Sous le point de vue religieux, les israélites ne
subissent pas la moindre restriction. L'exercice public de leur culte a
toujours été libre en Serbie, et récemment encore il a été garanti par la
nouvelle Constitution. Sous ce rapport, le Gouvernement fait mémo pour eux ce
qu'il ne fait pas pour ses ressortissants do religion orthodoxe, car le clergé
orthodoxe n'est pas rétribué par l'État, tandis que la subvention annuelle
allouée au rabbin est à la charge du Trésor public.
De plus, pour ménager la répugnance qu'éprouvent les
Israélites à faire fréquenter à leurs enfants les écoles de l'État, et ne pas
les laisser pourtant sans moyens d'instruction, le Gouvernement princier
entretient à ses frais deux maîtres spéciaux et une maîtresse pour l'éducation
des enfants des deux sexes. Il est donc évident que, tout en jouissant de la
liberté religieuse la plus complète, les israélites sont, sous ce rapport,
l'objet de faveurs spéciales.
Les israélites, en Serbie, sont assimilés aux autres
citoyens serbes dans la jouissance de tous les droits politiques; ils sont
électeurs et éligibles; comme eux, ils sont admissibles à tous les emplois
publics; les établissements d'instruction et de bienfaisance leur sont
accessibles comme aux autres, et il ne tient qu'à eux d'en faire usage.
En jetant un coup d'œil impartial sur la situation
légale des Israélites en Serbie, situation dont nous venons d'esquisser les
principaux traits, l'on trouvera qu'il n'est pas nécessaire de remonter bien
haut dans l'histoire des nations parvenues au faîte de la civilisation et de la
liberté politique pour y voir les israélites privés des droits dont ils
jouissent actuellement dans un pays aussi neuf que l'est encore la Serbie sous
tous les rapports. La seule et unique restriction dont l'opinion publique
demande encore le maintien à leur égard est d'une nature purement sociale, et,
si la législation a dû intervenir dans cette affaire, c'est qu'il a fallu tenir
compte de l'opinion publique énergiquement prononcée.
En effet, dès l'époque de l'émancipation de la
principauté, nous remarquons d'un côté de constants efforts de la part de nos
Gouvernements en faveur des israélites et de l'autre une opposition persistante
de la part du peuple à se rendre à leurs vœux.
Sous le premier règne du prince Milosch, le nombre
des israélites établis à l'intérieur était si minime, qu'ils passaient
inaperçus aux yeux de la population. Mais quand leur nombre augmenta, l'opinion
s'en émut au point que le Gouvernement jugea prudent de publier la loi de 1856.
Le prince Milosch, revenu au pouvoir, céda, il est
vrai, aux instances des israélites, mais sous une forme purement
administrative, et sans abroger la loi existante. Ce fut alors que les familles
israélites allèrent s'établir dans les villes que nous avons nommées plus haut.
Les procès-verbaux de toutes les Assemblées nationales tenues depuis lors
témoignent de constantes réclamations adressées contre eux, et le prince
Michel, malgré la grande autorité qu'il exerçait sur le peuple, et nonobstant
les principes généreux qu'il professait en faveur de l'égalité de tous les
citoyens, crut convenable de se rendre à des vœux aussi persistants
qu'unanimes. Sans rappeler les israélites de l'intérieur, il fit passer la loi
de 1861, laquelle, tout en garantissant à la population israélite tous ses
domiciles acquis, mit obstacle à son accroissement dans l'intérieur de la principauté,
et la circonscrivit aux endroits indiqués. Lors do la dernière Assemblée
constituante, la régence, animée des plus conciliantes intentions, espérait que
la question serait résolue favorablement; mais, a son regret, elle s'aperçut
bientôt qu'il fallait laisser au temps le soin de la mûrir, sauf à contribuer
pour sa part, autant que possible, à ce résultat. En présence d'une population
aussi tolérante à l'égard de tous les cultes, aussi bienveillante et
hospitalière envers les étrangers domiciliés dans le pays que l'est
incontestablement la population serbe, le Gouvernement a cherché à se rendre
compte de cette disposition des esprits envers les israélites seuls, sans
pouvoir en découvrir la cause ailleurs que dans l'exclusivité de race qui
caractérise encore les israélites serbes, et qu'il faut attribuer uniquement à
leur état de civilisation, lequel, généralement parlant, est fort arriéré.
Tandis que les autres Etats du monde civilisé ne
comptent parmi ceux qui professent ce culte que des citoyens de religion juive
pénétrés des mêmes sentiments et des mêmes intérêts que les autres citoyens,
les israélites de Serbie, persistant dans leur ancienne tradition, continuent
malheureusement à faire trop sentir au reste de la population que, loin de
vouloir s'assimiter à elle, ils ne cherchent qu'à s'en isoler moralement et
matériellement.
C'est ainsi que dans les jours d'épreuve de la
nation, ils se sont hâtés d'abandonner leur pays pour n'y revenir qu'une fois
le danger disparu. Tout dernièrement encore, à l'occasion du bombardement de
Belgrade, ils ont donne la preuve des mêmes dispositions, bien que l'origine de
ce déplorable conflit doive être attribuée aux soins qu'ont apportés les
autorités serbes à faire respecter, par un propiétaire musulman, l'inviolabilité
du domicile d'un israélite, son locataire.
Les israélites s'empressent de s'éloigner du pays
dès qu'ils y ont amassé quelque fortune. Il en est même qui, ayant quitté
Belgrade après le bombardement de 1862, et fixé leur domicile dans une ville
étrangère limitrophe, persistent encore à résider à l'étranger, tout en passant
tous les jours à Belgrade pour y vaquer à leurs affaires de commerce et autres.
Leur aversion excessive pour le service militaire,
auquel sont astreints tous les citoyens serbes, froisse les sentiments de leurs
compatriotes. Il leur répugne d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État, au
point que ces établissements no sont fréquentés que par quelques rares élèves
de leur culte, et on rencontre souvent parmi eux des individus qui, bien que
nés dans le pays, n'en connaissent pas la langue. Leur méfiance envers leurs
autres concitoyens est telle que, lors de la dernière épidémie cholérique à
Belgrade, ils ne voulaient pas envoyer leurs malades indigènes au grand
hôpital, et le Gouvernement dut créer pour eux un hôpital spécial, desservi par
deux médecins de leur culte, et rétribué par l'État.
Ces tendances essentiellement exclusives de la
population israélite de Serbie, cet isolement dans lequel elle se plaît à se
renfermer, n'est pas de nature à favoriser l'affaiblissement des préventions
dont elle est l'objet, ni à faciliter au Gouvernement la réalisation des
intentions libérales dont il est animé envers elle.
On voit clairement par ce qui précède que
l'abolition de l'unique mesure restrictive concernant les israélites ne dépend
en définitive que d'eux-mêmes.
Aux yeux du Gouvernement princier, cette question
n'est point une question de principe, mais une simple question de temps dont le
Gouvernement s'efforce d'accélérer la solution en s'appliquant à agir sur ses
ressortissants israélites par le moyen d'une civilisation plus avancée, de
façon à modifier leur manière de voir et de se conduire.
Le soussigné, Ministre des affaires étrangères ad
intérim, est heureux de pouvoir assurer à Monsieur l'Agent et Consul
général de Sa Majesté britannique que le Gouvernement princier appelle de tous
ses vœux le moment ou les israélites, s'inspirant mieux de l'esprit général du
pays, seconderont les efforts du Gouvernement et concourront à lui rallier le
pouvoir législatif de manière à faire disparaître en due forme de notre
Constitution cette dernière restriction peu conforme aux principes qui en sont
l'essence.
C'est donc avec une vive satisfaction que le
Gouvernement princier accueillera toutes les occasions de prouver au
Gouvernement de Sa, Majesté britannique l'importance qu'il attache aux Conseils
dictés par cette haute bienveillance, dont il s'honore d'avoir déjà tant de
preuves.
D. matitch.
iv le jury DE buzéu ET LES
ÉVÉNEMENTS D'ISMAIL EN 1872.
Nous avons partout abrégé le récit des souffrances
infligées aux juifs de Roumanie pendant les émeutes dont ils ont été tant de
fois victimes. Toutes ces émeutes contre les juifs se ressemblent. Cependant
celle d'Ismaïl, en 1872, dont le vol fait à la cathédrale par un juif baptisé a
été l'origine ou le prétexte (5), a eu un caractère si
grave, le verdict qui l'a suivie est si extraordinaire, que nous croyons
intéressant de donner ici quelques extraits du procès-verbal des séances du
jury. (6)
Interrogatoire de Silbermann.
jacob silbermann raconte comment il a commis le vol.
D. — Qui vous a poussé à le commettre?
R. — Personne.
D. — Vous ne dites pas la vérité, car vous avez
déclaré devant le juge d'instruction que Weissmann et les autres vous y avaient
engagé ?
R. — Lorsque que j'ai été arrêté a Chilia, j'ai dit
immédiatement, devant l'inspecteur de police, que je n'avais pas de complice;
si plus tard j'ai accusé ces personnes (je ne connaissais même pas M.
Goldschlaeger ni le rabbin Alter Brandeis) devant le juge d'instruction, je
l'ai fait à la suite des mauvais traitements du commissaire Petrachi et de
l'interprète Dropulo, qui me promirent de me mettre en liberté si je voulais
accuser les personnes qu'ils m'indiqueraient. Même alors je n'aurais pas accusé
M. Goldschlaeger, parce que je craignais de ne pouvoir le reconnaître si
j'étais confronté avec lui, mais l'interprète Dropulo me promit de me faire
signe quand M. Goldschiaeger paraîtrait et c'est ce qu'il fit.
D. — De quelle religion êtes-vous ?
R. — Je suis né russe, de religion juive, et j'étais
encore un jeune homme quand j'embrassai le christianisme.
D. — Pourquoi n'avez-vous pas volé des objets de
plus de valeur ?
R. — Je n'aurais pas pu les emporter sans être
aperçu, ni les cacher, et c'est pour cela que j'ai jeté quelques-uns des objets
dans les latrines.
Interrogatoire d'Ahraham Preissmann.
preissmann nie d'avoir engagé Silbermann à commettre
le vol.
D. — Comment se fait-il que devant le juge
d'instruction vous ayez avoué et que maintenant vous vouliez tout nier? Dites
la vérité.
R. — Aussi longtemps que j'ai pu supporter les
terribles tortures qui m'ont été infligées par le commissaire Petrachi et mon
plus grand ennemi Christi, en présence de l'interprète Dropulo, je n'ai pas
avoué que j'eusse connaissance de rien, mais lorsque j'ai été attaché, deux
nuits de suite, à un poteau, pieds et poings liés, soulevé 35 à 40 fois de
suite à une hauteur do six pieds, d'où l'on me laissait retomber a terre, de
sorte que j'étais comme mort et que mon cerveau était entièrement bouleversé et
que des semaines après je ne pouvais coucher autrement que sur le ventre, et
quand on me menaçait de plus grands tourments encore, j'ai fini par dire tout
ce qu'on voulait.
D. — Pourquoi ne vous êtes-vous pas plaint au juge
d'instruction?
R. — Comment l'aurais-je fait, puisque au lieu de me
faire venir à la Cour, il m'interrogeait à la police, en présence des
tourmenteurs, et que, sous prétexte que je ne savais pas assez le roumain, il
ne communiquait avec nous que par l'interprète Dropulo ? Quand le procureur
général me visita dans ma cellule et m'interrogea en présence de quelques
négociants, j'ai pour la première fois pu dire la vérité.
D. — Vous dites que le commissaire Petrachi est
votre plus grand ennemi; pourquoi cela ?
R. — Parce que, il y a un an et demi, il me devait
quelque argent et que je l'ai appelé pour cela plusieurs fois devant le chef de
police et finalement devant le juge de paix, et pendant qu'il me
tourmentait je l'entendis répéter: « Voilà pour te payer ! »
Interrogatoire de Haïm David.
l'accusé dit qu'il n'avait aucune connaissance du
crime et nie la complicité qui lui est reprochée.
D. — Comment avez-vous déclaré devant le juge
d'instruction que vous aviez jeté les objets dans les latrines de la maison
Pas-calowitz, ou on les a trouvés, et comment le niez-vous maintenant?
R. — Vous avez entendu comment on m'a arraché des
aveux. On voulait me forcer de dire où j'avais jeté les objets volés. D'un
côté, j'avais peur des tortures infligées à mon compagnon et que, à cause de ma
faiblesse physique, je n'aurais pas pu supporter; mais, d'autre part, je ne
pouvais indiquer la place, puisque je ne la.connaissais pas. Je dis à tout
hasard que je les avais cachés dans le poêle de Preissmann. Des recherches
furent faites et naturellement on ne trouva rien. Je fus alors affreusement
maltraité. On m'arracha la barbe avec un couteau émoussé, on me mit dans la
bouche un pistolet chargé, je fus frappé à coups de poings ou à coups de plat
d'épée, jo reçus des soumets sans nombre sur les oreilles, et finalement on
m'infligea le même traitement qu'à Preissmann. Je me traînais en gémissant à côté
de Preissmann, quand (c'était le troisième soir) on amena le voleur. Il se
plaça à côté de moi et me demanda pourquoi je pleurais. Je lui répondis qu'on
voulait me forcer de dire où étaient les objets volés et que je ne le savais
pas. Il me répondit: «Si vous voulez dire que c'est vous qui les avez jetés, je
vous dirai où ils sont. » Je promis et je pus ainsi indiquer la place au juge
d'instruction.
L'accusé israel weissmann dit qu'il avait fiancé sa
fille à Silber-mann, ignorant que celui-ci était baptisé. Il n'avait aucune
connaissance du crime.
Interrogatoire du rabbin Alter Brandeis.
D. — Est-il vrai que vous ayez dit à Goldschlaeger
de promettre à Silbermann que vous feriez connaître son nom au monde entier,
comme celui d'une personne qui aurait glorifié le judaïsme ?
R. — Il y a plus d'un an 'que je suis brouillé avec
M. Gold-schlaeger. Il a introduit un autre rabbin à Ismail, et depuis je ne lui
ai pas adressé la parole.
D. —Comment se fait-il que les objets volés aient
été trouvés dans la maison où vous demeurez ?
R. — Comment puis-je le savoir? Cette latrine est
commune à toute la maison, où demeurent trente familles différentes, et où il y
a, en outre, un café. Des centaines d'étrangers, qui fréquentent cet
établissement, se servent de ces latrines.
M. goldschlaeger assure qu'il n'a pas parlé au
rabbin depuis un an, qu'il ne connaissait pas Silbermann, et que le crime
commis par celui-ci lui inspirait autant de dégoût qu'à n'importe quel
chrétien.
On sait que le jury condamna tous les juifs accusés,
quoique le ministère public, par l'organe de M. Borch, eût abandonné
l'accusation pour tous, à l'exception de Silbermann, qui n'était plus juif. Les
perturbateurs furent acquittés.
M. Green, consul général d'Angleterre, avait prévu
ce dénoûment. Le H mars déjà, il écrivait à son ministre qu'il craignait que la
justice ne suivît « son cours ordinaire dans ce pays, c'est-à-dire un cours à
crochets (crooked). »
Le jury était composé de douze paysans ne sachant ni
lire ni écrire. M. Green disait encore à ce sujet: « L'affaire a passe dans les
mains des autorités judiciaires provinciales, dont on peut dire hardiment,
quoiqu'il puisse y avoir des exceptions honorables perdues dans la masse,
qu'entre leurs mains la justice est une moquerie et une dérision. » (7)
V. — désordres A jassy,
racaciu ET darabani EN 1877.
Les juifs ont encore été victimes tout récemment de
mouvements populaires en Roumanie.
A Jassy, dans la nuit du 23 mai/6 juin 1877, une
centaine d'étudiants et de gens du peuple, revenant de la gare, où ils avaient
assisté au départ de l'empereur de Russie pour Ploiesti, se mirent à donner la
chasse aux juifs qu'ils rencontraient dans les rues (il était quatre heures du
matin), et à casser les carreaux des maisons israélites. Les boutiques et les
cabarets des juifs furent envahis. Dans le cabaret d'Abraham Salomon, les
perturbateurs brisèrent les bouteilles pleines d'eau-de-vie et mirent le feu au
liquide. Quatorze maisons, toutes appartenant à des juifs ou habitées par des juifs,
devinrent la proie des flammes.
A Racaciu, petite station de chemin de fer du
district de Bacau, en présence du bourgmestre Hagiopolus, les juifs qui se
trouvaient dans le voisinage de la gare pour voir passer l'empereur de Russie
furent arrêtés par des dérobants à cheval, conduits en prison et maltraités.
De véritables scènes d'horreur ont eu lieu à
Darabani. Elles ont été connues à Paris par des dépêches télégraphiques du 6
juin, émanées probablement du gouvernement. Des journaux italiens du 10 juin
ont publié le télégramme suivant (8):
Télégramme de l'Agence Stefani.
* Bucarest, 9. — Une dépêche adressée par le
ministre des affaires étrangères de Roumanie à ses agents diplomatiques
accrédites près les cours étrangères dit:
monsieur L'AGENT,
Le nommé Cimara, Grec, propriétaire de la terre de
Darabani (District de Dorohoïu, au nord de l'ancienne province de Moldavie,
près de la frontière russe) est depuis longtemps en conflit avec les hébreux
qui habitent dans sa propriété et, que le gouvernement a toujours protégés
contre les vexations du propriétaire. Le susdit propriétaire, profitant d'un
jour de fête, a excité ses serviteurs amantes également étrangers à se ruer sur
les hébreux. Plusieurs de ces derniers ont élé blessés et une partie de leurs
biens ont été pillés. Le gouvernement roumain a pris immédiatement des mesures
pour protéger les juifs. Le procureur général se rend sur les lieux et ouvre
une enquête. La justice informe. Les coupables seront sévèrement punis.
kogalniceano.
Une commission d'enquête, envoyée à Darabani par le
consul autrichien de Jassy, a fait sur ces événements le rapport suivant:
PROCÈS-VERBAL dressé à Darabany le 15 juin 1877,
par la commission du vice-consulat impérial et royal de Bottuschan, déléguée
par décision du consulat impérial et royal de Jassy, en date du 10 et 12 juin
1877, Z, 117 et 120 rev., touchant la persécution des juifs qui a eu lieu le 3
juin de cette année.
*A la suite de la décision indiquée ci-dessus, la
commission constituée se rendit à Darabany, et après une enquête préalable
sérieuse sur les lieux, la relation suivante fut rédigée.
Le 3 juin courant, à 1 heure et demie de
l'après-midi, un dimanche, jour de marché à Darabany, ce qui y amène une grande
quantité de paysans des environs, tous les domestiques mâles de la propriétaire
territoriale de Darabany, Mme Sma-randa Cimarra, débouchèrent sous
la direction de l'intendant du domaine (Vikil Panaite, Grec) bien armés, au
nombre de 40, du château situé à l'entrée de la ville, parcoururent par groupes
un certain nombre de rues, et se massèrent dans la rue principale, très-large
et semblable à une place; là, ils commencèrent, sans aucune provocation de la
part des juifs, à maltraiter ceux de ces derniers qu'ils rencontraient, sans
distinction d'âge ni de sexe; parmi eux un certain Selig Baraz (indigène) fut
tellement maltraite, qu'à la suite des blessures qu'il a reçues, il se trouve
en ce moment à l'hôpital de Dorohoy. Un quart d'heure plus tard, la
propriétaire elle-même, un revolver à la main, parut dans sa voiture qu'elle
conduisait elle-même, et, accompagnée de son beau-frère (le frère de son mari)
Grigori Cimarra, et d'un grec-armé (arnaute), elle se rendit au centre de la
ville, là où la rue principale exceptionnellement large, forme la place du
marché, qui était remplie alors do toute la population de la campagne venue au
marché.
A peine arrivée, elle appela à elle le personnel
dont il est parlé plus haut et qui était venu en ville par groupes, et pour
bien les mettre en train, elle leur ordonna spécialement d'aller maltraiter
Simone Hecht, Motel Horwitz et Chaïm Nissen. (le premier, sujet autrichien; les
deux derniers, indigènes). Suivant les ordres de leur maîtresse, ils
enfoncèrent à coups de hache la porte de Simche Hecht (les juifs, craignant
instinctivement une émeute s'étaient barricadés chez eux), et comme Simche
Hecht, croyant qu'on en voulait à lui seul, se cachait, toute sa famille fut
maltraitée de la façon la plus brutale.
De là ils se rendirent chez Chaïm Nissen, voisin de
Simche Hecht, ou la porte fut également enfoncée, et comme Chaïm Nissen, qui
est très-fort, se défendait contre ses agresseurs, il fut maltraité à ce point
qu'il tomba évanoui, perdant son sang par plusieurs blessures à la tête et sur
le corps.
Les malfaiteurs le croyant mort, le traînèrent à
travers sa demeure jusque sous la porte qu'ils venaient d'enfoncer, en
s'écriant: Hei sefacem gust la cocona (9). Ils
montrèrent le cadavre à leur maîtresse et le jetèrent ensuite en travers de la
porte, la tête dehors.
Continuant leurs actes de cruauté, ils se rendirent
chez un certain Moses Lamm (indigène), qui possédait une boutique richement
garnie de marchandises; mais ce dernier, résolu à se défendre jusqu'à la
dernière extrémité, brandit une barre de fer, et mit les envahisseurs en
respect sous la porte voûtée à moitié fermée. Comme au bout d'un certain temps
personne n'avait encore pu pénétrer sous la voûte, la propriétaire, toujours
présente, se moqua d'eux, les traitant de lâches, et appela son intendant, à
qui elle adressa ces mots de reproche: » Panaite, unde tu est ? tu sigura au
spusu ca poti dovidi pe demetati targul; unde putere ata?» (10) A ces mots, il s'approcha de la voûte le revolver à la
main, blessa à la partie supérieure du bras gauche Moses Lamm, qui tomba à la
renverse tout sanglant et perdant connaissance. Le Vikil tira encore deux coups
sous la voûte, mais sans blesser personne. Lorsque la foule pénétra dans le
magasin, la propriétaire cria: Jama, Jama (Pillage !).
De là, toujours accompagnée de ses domestiques armés
et de la foule qui s'était amassée, elle revint à la place du marché où elle
cria au peuple assemblé: Omenu buni acesta au venita de la guvernulu ca
se pradam si se ucidem pe Jidani. Jama, jama ! pe conta si respundere amea,
cea mai buni luati si celelalte strucati fermati (11).
Là-dessus la population, se groupant sous la direction des domestiques de
la propriétaire, se livra à une telle orgie d'excès et de pillage, que des 200
maisons environ existant à Darabany, 159 maisons, sans distinction de
propriétaires furent pillées; 168 personnes, sans distinction d'âge ni de sexe,
furent maltraitées de la façon la plus brutale, de manière que les traces des
violences se reconnaissent encore aujourd'hui; 18 personnes furent grièvement
blessées, quelques-unes sont à l'hôpital de Dorohoy, d'autres sont soignées
chez des particuliers de cette ville. Il y a à Darabany 3 synagogues, dont les
fenêtres ont été brisées, les châssis mis en pièces, les portes et tous les
autres meubles cassés. Dans une synagogue, un rouleau de la loi (Thora), et
dans toutes, tous les livres de prières furent déchirés et jetés dans la rue.
Dans une autre synagogue, un rouleau de la loi a entièrement disparu. Comme
chez tous les israélites, la plus grande partie de la fortune de ceux de
Darabany consiste en billets à ordre, obligations, contrats, etc., qui, comme
tous les livres et bibliothèques, ont été déchirés, jetés dans la rue en
morceaux et, livrés au hasard du vent. Les tapis et les lits de plume ont été
déchirés et traités comme les livres. Par contre, on remarqua que les objets de
plus grande valeur en or et en argent, bijoux, perles etc., étaient portés à la
voiture de la propriétaire et reçus par elle. Les marchandises trouvées dans
les magasins et dans les maisons telles que linge, vêtements, fourrures de
prix, furent pillées par le peuple, jetées sur des voilures. Chaque assistant
emportait son butin, grand ou petit. Tous les autres meubles, depuis les plus
précieux jusqu'aux plus ordinaires, et tous les objets garnissant les magasins
furent brisés en petits morceaux.
Il a été reconnu que le plan de la propriétaire au
sujet des excès à commettre, et qui se continuèrent jusqu'à 8 h. 1/2, allait
encore plus loin, puisqu'on devait piller sans interruption jusqu'à l'entrée de
la nuit, et ensuite mettre le t'eu à différents endroits de la ville, afin que,
à la faveur du tumulte qui en résulterait, tous les juifs, poussés dans la rue,
y fussent tués, et qu'il fût impossible de connaître ni l'origine ni l'étendue
du dommage.
Par hasard, le fils d'un premier lit de la
propriétaire, Michel Stourdza, demeurant à Czernowitz, en Bacovine, vint avec
sa femme à Darabany rendre visite à sa mère. Sur la route de Darabany à
Dorohoy, il croisa un juif qui courait de toutes ses forces. Il l'arrêta et
apprit de lui quelle tuerie et quelles violences se commettaient à Darabany,
sur l'ordre et avec l'aide de sa mère. Il arriva à 8 h. 1/2 dans la petite
ville, et put se convaincre de la véracité du juif qui s'enfuyait à Dorohoy
pour y chercher du secours. Il enleva son revolver à sa mère, et la pria de se
rendre immédiatement avec son épouse au château, ce qui fut aussitôt exécuté.
Michel Stourdza resta sur la place, où il déploya la
plus grande énergie pour arrêter les meurtres et le pillage et pour disperser
la foule furieuse, ce qui lui réussit heureusement, grâce à l'aide d'un
officier moldave, M. Baculescul, qui, ayant appris ce qui se passait, arrivait
à l'instant même à cheval de Radauz en Moldavie, sans-cela le plan de la
propriétaire exposé plus haut eût été entièrement exécute.
L'aspect de l'état actuel de cette petite ville est
véritablement navrant. Quand on considère, en effet, les ruines qui témoignent
d'une prospérité maintenant détruite, quand on entend les plaintes des hommes
pillés et maltraités, dont les souffrances ont laissé des traces encore
visibles aujourd'hui; quand on voit la misère actuelle, et qu'on pense que des familles
qui, hier encore, se trouvaient au sein de la fortune et du bonheur dans leurs
maisons, sont réduites d'un coup à la mendicité, ruinées pour leur vie durant,
obligées de recourir à la charité des fermiers israé-lites du voisinage, qui
leur ont envoyé de la farine de maïs, du fromage et des vêtements, afin que ces
malheureux ne soient pas nus et exposés à mourir de faim, on est profondément
touché.
La commission déléguée a bien fait des estimations
du dommage causé. Quand même on aurait retrouvé une grande partie des objets
volés, ils ne forment que le 160me environ de ce qui a été pillé,
car, à cause du retard apporté aux perquisitions domiciliaires, qui d'ailleurs
ont été conduites avec lenteur et partialité, la plus grande partie a été
détruite par les possesseurs, jetée dans les puits, les étangs, d'où on retire
encore journellement des objets; on les dépose, jusque après la décision de
l'autorité, dans la maison communale do Darabany. Pour le moment, peut-être
pour toujours, les victimes sont réduites à la mendicité.
Ci-joint un procès-verbal concernant les dommages
causés aux sujets austro-hongrois. Après les constatations d'usage, il y sera
donné la suite nécessaire.
Pour la Commission:
ludwig von udrycki, vice-consul;
karl keller, secrétaire
Une enquête a été faite sur les lieux par le
Gouvernement et un grand nombre de coupables ont été arrêtes. Reste à savoir
s'ils seront condamnés par les tribunaux. M. Cimara est également arrêté, mais
Mme Cimara est en liberté dans son château. On dit qu'elle est
indisposée.
Le Monitorui Official du 11/23 juin contient
un rapport adressé par M. Bratiano, ministre de l'intérieur, au prince Charles
tendant à dissoudre le Conseil municipal de Darabani et approuvé par le prince.
D'après ce rapport la commune de Darabani est administrée par un maire et trois
conseillers dont aucun ne sait ni lire ni écrire et qui se sont associés aux
désordres et au pillage, « puisqu'on a trouvé chez eux des objets dérobés aux
juifs. »
La belle conduite de M. Michel Slourdza se passe de
tout éloge. Elle montre ce qu'on peut attendre des senti-ments généreux de la
jeunesse roumaine, qui se laisse quelquefois égarer par les déclamations des
judéophobes, mais chez laquelle triompheront, nous voulons l'espérer, les idées
de justice et de tolérance religieuse.
VI. — les négociations
DIPLOMATIQUES RELATIVES A LA situation DES israélites EN roumanie.
Les souffrances des juifs, en 1869, sous le
ministère de M. Cogalniceano, avaient été si grandes, leur situation était
devenue si douloureuse et la violation de leurs droits si évidente, que les
puissances garantes essayèrent de rappeler le Gouvernement roumain au respect
de la convention de Paris (12).
Le 13 février 1870, le comte Clarendon, ministre des
affaires étrangères, écrivait au consul général d'Angleterre, M. J. Green, à
Bucharest, une lettre où il disait (13):
* Le Gouvernement roumain et les Chambres feront
bien de se rappeler que non-seulement ils sont responsables, devant
l'opinion publique en Europe, des mauvais traitements subis par les juifs des
principautés, mais que les puissances européennes ont le droit, en vertu de la
convention de Paris 1838, qui a règle l'organisation des principautés de
Valachie et de Moldavie, de demander l'exéculion de l'article 46 de
cette convention, qui prescrit, pour les juifs comme pour les chrétiens, une
égalité complète pour les droits légaux et fiscaux, aussi bien que pour la
liberté des personnes et la sécurité dos biens, et quoique la convention n'ait
accordé les droits politiques qu'aux seuls chrétiens, elle a laissé la porte
ouverte pour que les principautés étendent spontanément ces droits aux
adhérents de toutes les autres religions, ce qui implique de la pari; des
puissances le vœu de les voir ainsi étendus,...
Je vous prie do tenir au prince Charles, aux membres
du Gouvernement et aux autres personnes influentes que vous pourrez avoir
l'occasion d'entretenir de cette question, un langage conforme à ce qui
précède, et j'apprends do l'ambassadeur de France que le représentant de S. M.
impériale à Bucharcst va recevoir immédiatement des instructions dans le même
but.
Le Gouvernement autrichien, comme celui de France,
était prêt à agir de concert avec l'Angleterre dans cette question.
Le 23 Février, des copies de cette dépêche du comte
Clarendon à M. Green furent adressées aux représentants de S. M. britannique à
Florence (sir A. Paget), à Vienne (sir Andrew Buchanan) et à Berlin (lord Aug.
Loftus), avec prière de communiquer cette pièce au Gouvernement auprès duquel
ils étaient accrédités et de demander aux Gouvernements d'Italie et de Prusse
s'ils voulaient se joindre à l'Angleterre, la France et l'Autriche pour « faire
au Gouvernement roumain des remontrances énergiques contre le système de
persécution qui est un malheur pour la Roumanie et inspire des sentiments
d'indignation à toute l'Europe. »
Le 5 mars, lord Loftus répondit que M. le baron
Thile l'avait informé que M. de Bismarck, au nom du Gouvernement de l'Allemagne
du Nord, « regrettait profondément les actes de persécutions auxquels les juifs
de Roumanie avaient été tant de fois exposés et que le Gouvernement prussien
avait souvent t'ait des remontrances à ce sujet au Gouvernement roumain, » mais
que si c'était l'intention du comte Clarendon de demander un changement dans la
législation roumaine, le Gouvernement de l'Allemagne du Nord ne croyait pas
pouvoir se joindre aux puissances pour exercer une pression dans ce but sur le
Gouvernement roumain. Ce serait une ingérence dans les affaires intérieures de
ce pays, et, vu la situation de la Prusse vis-à-vis de la Roumanie, cela ferait
naître l'opinion que la Prusse cherchait à exercer une influence indue sur le
Gouvernement roumain et ensuite qu'il était responsable des actes de ce
Gouvernement. Cependant, dans tout acte de persécution spéciale, le
Gouvernement de l'Allemagne du Nord interviendrait comme il l'avait toujours
fait pour conseiller une politique de justice et de modération envers les
juifs, et de nouvelles instructions pour cet objet allaient être envoyées à M.
de Radowitz, consul général à Bucharest.
Le 17 mars, M. Visconti-Venosta, ministre des
affaires étrangères d'Italie, répondit comme suit à la communication de M.
Paget (14):
*Pour sa part, le Gouvernement du roi n'a pas cessé
de recommander au Gouvernement du prince d'observer ces principes d'humanité
qui sont, l'élément essentiel de la civilisation moderne.
Mo reportant à la correspondance de mon ministère
avec l'agent royal à Bucharcst, je trouve des dépêches conçues dans ce sens du
5 août 1867, 7 et 16 avril, 13 mai et 10 octobre 1868.
Cependant la question peut être renouvelée sous un
autre aspect. La note que vous m'avez communiquée fait observer avec raison que
les puissances ont le droit d'intervenir dans cette question, qui peut être
considérée comme une affaire internationale des Principautés, en vertu de la
convention du 19 août 1838, qui forme la bas" de la constitution de ces
Principautés.
L'article 46 de la convention, tout en réservant aux
chrétiens seuls la jouissance des droits politiques, contient des garanties en
faveur des Moldo-Valaques sans aucune distinction de religion. Les puissances
ont donc sans aucun doute le droit de chercher le vrai sons de cet article en
ce qui concerne les non-chrétiens, et de s'assurer s'il est appliqué en
Roumanie à cette catégorie de juifs dont la nationalité Moldo-Valaquc ne peut
être mise en doute. Il est évident que, pour donner cette direction aux mesures
qui peuvent être prises à l'égard du gouvernement roumain, il faut faire un
examen préliminaire de la question et établir une entente entre les différentes
puissances sur la nature et les limites de l'action qu'il paraîtra convenable
de suivre en cette matière.
Pour le présent, le Gouvernement du Roi se borne à
soumettre ces réflexions à la sage appréciation du Gouvernement anglais,
ajoutant qu'il est disposé à seconder l'initiative que le gouvernement de la
Reine proposera de prendre en celte question, et qu'en attendant il continuera,
quand les circonstances le demanderont, de rappeler à l'agent du Roi à
Bucharest les instructions qui lui ont déjà été envoyées.
Pendant que ces négociations se poursuivaient, les
consuls agissaient à Bucharest. M. J. Green et les autres consuls faisaient des
observations à M. A. Golesco, le nouveau ministre de l'intérieur, qui avait
remplacé M. Cogalniceano, et le ministre leur donnait l'assurance que, lui au
pouvoir, les juifs ne seraient point persécutés. A une interpellation à la
Chambre des députés, il répondit qu'il était fâcheux que celte question des
juifs fût constamment agitée et qu'on créait ainsi des difficultés au
Gouvernement.
Tous les consuls des puissances garantes, sans
aucune exception (15), avaient enfin reçu de leurs
gouvernements des instructions identiques, qui leur enjoignaient de tenir un «
langage énergique » au Gouvernement roumain. C'est ce qu'ils avaient fait, mais
aucun danger immédiat ne menaçant les juifs, ils pensaient pouvoir s'en tenir
là. Le consul de Russie seul, M. le baron Offenberg, insistait pour qu'une note
collective fût adressée au Gouvernement. Le 21 mars, il réunit les consuls chez
lui pour cet objet. Il leur fit remarquer que la situation des juifs était plus
mauvaise maintenant qu'elle ne l'avait été avant le traité de Paris, malgré
l'article 46 de la convention de 1858; que les juifs avaient autrefois le droit
de construire et d'acheter des maisons dans les villes et de posséder des
vignobles; qu'il y avait à Bucharest des maisons qui, il y a un siècle, avaient
été construites ou possédées par des juifs, mais que tout était changé et
empiré maintenant. Il finit en exprimant le désir d'adresser une «
représentation collective » au Gouvernement. Les autres consuls craignirent
d'exercer une pression trop forte sur le Gouvernement roumain et demandèrent à
en référer d'abord à leurs chefs.
Le Gouvernement roumain finit par donner aux
puissances un semblant de satisfaction. La circulaire suivante fut envoyée aux
préfets par M. Golesco:
En présence des différents ordres qui ont été donnés
jusqu'à présent concernant la défense qui a été faite aux israélites de
séjourner dans les communes rurales avec la profession de caba-retiers et de
préposés à l'octroi, le soussigné maintient entièrement les dispositions de
l'ordre sous N° 83 de l'année courante; mais pour ce qui concerne les autres
mesures, le soussigné vous demande de porter à la connaissance des Conseils
communaux et ruraux les dispositions des articles 10 et 108 de la loi sur la
police rurale, afin qu'ils aient à se conformer textuellement aux prescriptions
y contenues.
Le prince Charles, dans une conversation avec M. J.
Green, présenta cette circulaire comme une révocation des circulaires de M.
Cogalniceano, et M. Epureano, président du Conseil, prétendit également qu'elle
avait ce sens. M. Green, sans faire remarquer que cette nouvelle circulaire
maintenait la dernière circulaire de M. Cogalniceano, la trouvait ambiguë et
dit à M. Epureano qu'elle ne changeait absolument rien à la situation.
L'attention des puissances fut bientôt attirée et
absorbée par d'autres événements. La guerre de 1870-71 leur avait créé de
graves soucis et les Roumains eux-mêmes, suivant de loin le drame douloureux
qui se jouait dans notre pays, laissaient les israélites tranquilles. L'intérêt
était ailleurs.
Il se reporta sur les israélites roumains en 1872,
après les horribles scènes d'Ismaïl, de Cahul et de Vilcov, et les décisions
scandaleuses du jury, qui condamna les victimes de l'émeute et acquitta tous
les coupables.
Dès le 26 avril 1872, sir Francis Goldsmid écrivit
au comte Granville sur ces douloureux, événements, et suggéra l'idée que les
puissances garantes pouvaient envoyer à la Roumanie une note identique,
réclamant les mesures indispensables pour accorder aux juifs la situation qui
leur était garantie par la Convention de 1838 et pour protéger leurs personnes
et leurs vies (16).
Le comte Granville écrivit dans ce but, le 14 mai,
aux ambassadeurs de Sa Majesté Britannique à Paris (Lord Lyons), Berlin (M. Odo
Russel), Vienne (sir A. Buchanan), Saint-Pétersbourg (lord A. Loftus), Rome
(sir A. Paget) et Constan-tinople (sir H. Elliol).
Lord Lyons remit à M. de Rémusat la note suivante:
Les persécutions auxquelles les juifs sont
continuellement exposés dans les Principautés ont pris récemment une telle
extension, qu'il semble au Gouvernement de Sa Majesté que les Puissances
signataires des traités de 1856 et 1858 sont appelons à intervenir, d'une
manière plus solennelle qu'elles no l'ont fait jusqu'à présent, dans le but de
rappeler au Gouvernement roumain les obligations que lui impose l'article IV
(46) de la Convention de 1838 qui, s'il était bien observé, assurerait aux
juifs le même traitement et la même sécurité pour leurs vies et leurs
propriétés que ceux dont jouissent les aulres habitants des Principautés.
Le Gouvernement de Sa Majesté voudrait savoir si le
Gouvernement français est disposé à s'associer à des représentations faites de
concert dans ce sens au Gouvernement roumain (17).
16 mai 1872.
La situation politique de la France imposait au
ministère une grande réserve, mais d'autres gouvernements étaient plus libres
d'agir. L'Italie se déclara la première prête à se joindre aux représentations
qui pourraient être faites au Gouvernement roumain (21 mai). L'Allemagne adhéra
deux jours après aux propositions du ministère anglais, mais elle fil plus tard
quelques objections. L'Autriche, sans décliner les ouvertures qui lui étaient
faites, demanda s'il ne fallait pas tenir compte au' Gouvernement roumain des
mesures-prises par lui pour prévenir, cotte année, les agitations qui se
produisaient presque tous les ans à l'approche de la Pâque et si on ne croyait
pas devoir faire quelque fonds sur la promesse du Gouvernement « de prendre des
mesures pour assurer dorénavant la stricte exécution de la loi en vertu de
laquelle les juifs jouissent, théoriquement, des mêmes droits que les autres
habitants du pays. »
La Turquie hésitait aussi à se prononcer: elle
pensait qu'on devait surtout demander la suspension de la loi sur le jury, la
Roumanie n'étant pas mûre pour une telle institution. Il est fort probable que
le Gouvernement Roumain, qui regrettait sincèrement la décision du jury de
Buzéu, dans les émeutes d'Ismaïl et de Vilcov, et qui avait d'ailleurs d'autres
griefs contre le jury roumain, eût été bien aise de le supprimer sous la
responsabilité des puissances. M. Cos-taforu, ministre de la justice et des
affaires étrangères de Roumanie, était venu à Constantinople, qui paraissait
devoir être le centre de l'action des puissances, et l'idée émise par Server
Pacha sur le jury pouvait bien venir du ministre roumain, M. le comte Andrassy
avait cependant eu la même pensée, mais le Gouvernement anglais ne crut pas
devoir se mêler d'une question qu'il considérait comme intérieure et non
internationale.
L'opinion publique était avec les Gouvernements. Les
interpellations de sir Francis Goldsmid, à Londres, de M. Godefroy, à la Haye,
avaient produit en Europe l'impression la plus favorable. Le Reichstag allemand
délibéra aussi sur la question le 22 mai (18), et
d'éloquentes paroles furent prononcées en faveur des juifs. Un précieux
témoignage de sympathie leur fut donné par la Société pour la diffusion du
christianisme parmi les juifs (19). Enfin le 30 mai 1872,
un important meeting eut lieu à Londres, à l'Hôtel de Ville, sous la direction
de lord Shaftesbury. On put y voir de nombreuses autorités chrétiennes, entre
autres l'évêque de Glocester. L'assemblée prit une résolution qui protestait
contre la persécution et envoya une députation à lord Granville pour le prier
d'intervenir en faveur des juifs.
On a déjà vu plus haut que le Gouvernement roumain
avait gracié deux des juifs d'Ismaïl condamnés par le jury et commué la peine
des autres. Il fit publier en même temps une note circulaire adressée par M.
Costaforu aux agents de la Roumanie à l'étranger (20).
Cette note demandait l'indulgence pour « la surexcitation générale des esprits
à la suite de la profanation de l'église d'Ismaïl, » mais elle se gardait de
dire que le vol avait été commis par un juif baptisé. Elle ajoutait que le
Gouvernement ne voulait pas « cacher la mauvaise impression qu'avait produite
sur lui le verdict d'acquittement que venait de prononcer le jury de Buzeu en
faveur de plusieurs accusés, » et faisait entendre que dans d'autres
circonstances aussi, qui lui tenaient peut-être plus à cœur (21),
le jury avait dévié des voies régulières de la justice.
Enfin, pour achever la série des mesures de défense
prises par le Gouvernement, M. Costaforu, comme nous venons de le dire, était
allé à Constantinople, où il arriva vers le milieu de juin. Le Gouvernement de
la Porte, comme puissance suzeraine, paraissait appelé à introduire l'action
des puissances auprès de la Roumanie, et c'est son appui que M. Coslaforu
venait chercher. Il fit publier à Constantinople une brochure (22)
où il prétendit qu'en réalité c'étaient les Roumains qui avaient besoin d'être
protégés contre les juifs, mais sir Henry Elliot, en envoyant cette brochure à
Londres, faisait remarquer que sur ce point M. Costaforu finirait probablement
par se mettre d'accord avec l'opinion des gouvernements européens.
Cependant le diplomate roumain pouvait être
suffisamment rassuré. L'intervention des puissances garantes ne pouvait avoir
tout son poids que si la Russie voulait s'y associer: elle refusa. Dès le mois
de mai le prince Gortschakoff avait répondu aux propositions anglaises en
conseillant de demander avant tout des explications au gouvernement roumain. Il
protestait de son attachement aux idées de tolérance religieuse. Il avait
toujours, disait-il, plaidé la cause des juifs dans les conseils de l'Empire.
Il ajouta que le consul de Russie se serait joint à la protestation signée par
les autres consuls le 8 avril, si celle-ci avait contenu un mot de blâme pour
le sacrilège commis dans l'église d'Ismaïl; enfin, il voulait qu'avant
d'envoyer une note comminatoire, qui aurait pour effet d'affaiblir l'autorité
du prince Charles, une enquête fut faite sur les derniers événements.
Dans sa lettre du 23 mai au comte Granville, lord
Loftus expliquait comme suit la conduite du Gouvernement russe (23):
*Je ferai observer à V. S. qu'il y a plusieurs
raisons qui ont engagé le prince Gortschakoff à décliner la représentation
collective au gouvernement roumain, proposée par V. S.
La communauté juive en Russie est soumise à des lois
très-sévères. Les juifs ont seulement l'autorisation de demeurer dans les
villes et ne peuvent devenir possesseurs de propriétés rurales. Il ne leur est
pas permis de s'établir dans les campagnes ou de devenir cultivateurs du sol.
Ils n'ont pas des droits égaux à ceux dos autres citoyens russes,
Le gouvernement russe, par-conséquent, ne peut pas
demander aux principautés une plus grande liberté pour les juifs, de peur que
le même argument ne soit relourné contre lui-même.
En outre, le Gouvernement russe est oblige d'avoir
égard aux sentiments profondément religieux qui existent dans son empire au
sujet de l'Église orthodoxe, et plus spécialement dans les questions où la
communauté juive pourrait être suspectée d'insulter cette religion.
Enfin, je forai remarquer à V. S. que le prince
Gortschakoff est tant soit peu effrayé des conséquences qui pourraient résulter
d'une action collective de nature à humilier ou à blesser les susceptibilités
du Gouvernement et du peuple roumains.
Les négociations avaient donc échoué! M. Costaforu
promit à Server Pacha que la force publique serait augmentée dans les endroits
où les juifs pouvaient être menacés, et que le Gouvernement proposerait une loi
pour modifier l'institution du jury. Il fallut bien se contenter pour le moment
de ces promesses, et M. Costaforu put retourner à Bucharest, où il fit publier
des bulletins de victoire.
Le Gouvernement anglais fit une nouvelle tentative
en 1873, lorsque fut votée la loi des spiritueux qui apportait la ruine et la
misère à des milliers de juifs.
Le 23 mai, lord Granville informait les ambassadeurs
de S. M. la Reine à Paris, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, Constantinople et
Rome, qu'il avait chargé le consul général anglais à Bucharest dû rappeler au
prince Charles toutes les vexations dont les juifs roumains avaient été l'objet
et de protester contre la loi des spiritueux.
Le duc de Broglie répondit le premier à cette
communication (24).
Cette question, dit-il, est extrêmement délicate au.
point de vue du droit public des Principautés, et elle ne l'est pas moins dans
ses rapports avec l'état des esprits en Roumanie à l'égard de la population
israélite. Mais il ne saurait y avoir qu'une opinion lorsqu'il s'agit de
recommander au Gouvernement princier les sentiments de tolérance et d'humanité
quiseuls peuvent préparer, dans ce pays, l'avènement du principe de l'égalité
devant la loi, et c'est cette considération qui a dirigé le langage de l'agent
français à Bucharest en présence de la nouvelle mesure prise contre les juifs,
aussi bien que dans toutes les circonstances précédentes ou. leur situation a
été mise en cause.
Le Gouvernement allemand remercia pour la
communication et dit que la situation méritait la plus grande attention des
puissances. '
M. Visconti Venosta annonça qu'il avait donné au
baron Fava, consul à Bucharcst, des instructions analogues à celles du
Gouvernement anglais.
Les autres puissances firent probablement de même,
excepté la Russie. Elle répondit que la Roumanie avait le droit de faire les
lois qu'elle voulait, que la loi des spiritueux n'était en rien contraire au
traité de Paris ni à la convention de Paris. Son mémorandum, daté du. 17 mars
-1868, finissait par la citation suivante d''une lettre adressée par le
chancelier de l'Empire au consul général russe à Bucharest, le 11 mai 1868, sur
une pétition de l'Alliance Israélite universelle (25).
« Vous parlerez, disait S. A. le prince Gortschakoffà M, le baron d'Offenberg, un langage tout aussi chaleureux que vos collègues, lorsqu'il s'agira de flétrir les persécutions dont les israélites ont été l'objet. Sous ce rapport, il n'y a lieu à aucune nuance entre votre attitude et celle des autres consuls. Nous voulons remplir largement nos devoirs d'humanité, mais il ne nous appartient pas de prêter la main à ce qui serait une usurpation sur des attributs de l'admini